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Musique

Mis en ligne le 13/02/2006

Entendus pour vous : Chostakovitch et Beethoven, servis excellemment par la pianiste Brigitte Engerer et le «Quatuor Danel »

En la salle philharmonique du Boulevard Piercot , après le 250 ème anniversaire de la naissance de Mozart, c’est le centenaire du compositeur soviétique Dmitri Chostakovitch (1906-1975) que l’on commémore.
Ce 4 février, l’Orchestre National de Lille dirigé par l’américain Paul Polivnick est venu interpréter la sixième des quinze symphonies de ce grand musicien du XXème siècle et, ces 9 et 11 février, chez nous puis à Maastricht, l’Orchestre Philharmonique de Liège, dirigé par Jean-Pierre Haeck, a joué la neuvième symphonie que Staline aurait voulue héroïque pour célébrer la Victoire et qui s’est contentée de refléter un soulagement ironique. Enfin, le 1er juin prochain, l’O.P.L., placé cette fois sous la baguette de Thomas Rösner, présentera la première symphonie de Chostakoovitch.
En ce qui nous concerne, nous avons pu apprécier ce samedi 11 février à 15 heures une de ses œuvres pour piano et cordes : son quintette opus 57. Ce concert s’est ouvert par l’interprétation du quatuor pour piano et cordes opus 16b de Beethoven. Les deux œuvres furent jouées par la pianiste Brigitte Engerer et le Quatuor Danel et elles ont été enregistrées par la R.T.B.F. qui les diffusera en radio, sur Musiq3, ce mardi 7 mars à 9 heures 30’.

Beethoven et Engerer

Arrivé à Vienne en 1792, Beethoven devait, pour y vivre, composer de la musique de chambre et se produire comme pianiste. En 1794, il écrivit son œuvre de chambre alors la plus importante, l’opus 16 intitulé le « Grand Quintetto pour le Forte-piano avec oboe, clarinette et cor ou violon, alto et violoncelle » , qu’il créa comme pianiste en 1797 et transcrivit pour cordes vers 1810. Dans ce quatuor, il emprunte à Mozart une mélodie de Don Giovanni (l’air de Zerlina) et s’inspire de son quintette pour piano et vents en mi bémol K 452 composé une dizaine d’années plus tôt. Si ce quatuor de Beethoven en mi bémol majeur reste une œuvre « de jeunesse » et n’appartient pas aux trois séries de dix-sept quatuors pour cordes, ces chefs d’œuvre qu’il composa en 1798-1800 (les six quatuors de l’opus 18), en 1805-1810 (les cinq quatuors des opus 59, 74 et 95) et, enfin, en 1822-25 (les opus 127 et 130 à 135), on reconnaît déjà la maîtrise d’un musicien qui sort des sentiers battus en passant du grave à l’ « allegro ma non troppo », dans une introduction plus longue qu’elle ne l’était habituellement à l’époque, puis qui enchaîne par un « andante cantabile » mélodieux, avant de conclure en revenant à l’ « allegro ma non troppo » dans le « rondo » final.

Cette composition fait la part belle à la virtuosité pianistique et met ainsi en valeur le talent exceptionnel d’une pianiste française qui brille au firmament de sa profession depuis plus d’un quart de siècle, quand cette troisième lauréate du Concours Reine Elisabeth 1978 fut choisie, en 1980, comme soliste par Herbert von Karajan pour jouer avec l’Orchestre philharmonique de Berlin. Brigitte Engerer maîtrise en effet toutes les subtilités de la musique de chambre et allie parfaitement sensibilité et puissance tout en restant constamment attentive à ses partenaires avec lesquels elle maintient une souriante connivence.

Chostakovitch et le « Quatuor Danel »

Par contre dans les cinq mouvements du quintette pour piano et cordes en sol mineur (opus 57) écrit en 1940 par Dmitri Chostakovitch, le rôle des deux violons, de l’alto et du violoncelle assumé au sein du quatuor Danel respectivement par Marc Danel, Gilles Millet, Vlad Bogdanas et Guy Danel, s’avère très important. Aux musiciens du quatuor Beethoven qui, après avoir créé en novembre 1938 son quatuor opus 49, suggéraient à Chostakovitch d’écrire un quintette avec piano pour qu’ils puissent le jouer avec lui, le compositeur répondit : « D’accord mais la partie pour le piano sera facile et celle pour les cordes très difficile ! ».

Même si l’œuvre demeure bien équilibrée, cette suggestion conduisit Chostakovitch à permettre la création deux ans plus tard de ce quintette qui recueillit un vif succès et fut couronné du Prix Staline (dont, en bon citoyen soviétique, Chostakovitch dut restituer à l’État les 100.000 roubles – somme considérable à l’époque –avant de pouvoir, à l’époque de Khrouchtchev, changer sa médaille d’or à l’effigie du « petit père des peuples » contre une médaille dorée illustrée d’une allégorie débarrassée du culte de la personnalité, tout en récupérant le prix de l’or…).
La partition mélancolique, avant de devenir rassurante et joyeuse, n’avait cependant rien de solennellement « réaliste-socialiste » même si, comme il se devait, elle finissait bien. Ce quintette débute « lento » par un prélude à la Bach et se poursuit « adagio » par une fugue rêveuse et un peu triste. Puis le « scherzo » central s’avère entraînant mais pas pour longtemps, le lent « intermezzo » retournant à une mélancolie que l’on retrouve dans des mélodies juives. Enfin, l’optimisme enjoué d’un allegretto conclut cette composition qui est non seulement « remarquable » (comme l’avouait Prokofiev pourtant jaloux de l’ombre que lui faisait son jeune confrère en vue de l’attribution du Prix Staline) mais qui s’avère, par sa profondeur et sa diversité de ton, un des chefs d’œuvre du musicien né en 1906 à Saint-Pétersbourg. Si, dans cette interprétation aussi, Brigitte Engerer est pareille à elle-même, à savoir excellente, il convient de reconnaître que le quatuor Danel, fondé à Bruxelles il y a quinze ans, confirme qu’il a, lui également , atteint un niveau international exceptionnellement élevé. S’il est à présent invité à donner plus de quatre-vingts concerts par an, ce n’est pas dû au hasard. Poursuivant dans la voie tracée par les quatuors Borodine (fondé à Moscou en 1923 et dissout en 1975) et Beethoven (également moscovite), le Quatuor Danel vient d’enregistrer notamment l’intégrale des quatuors de Chostakovitch (pour la firme Fuga Libera, fin 2005) et il reviendra à Liège dans le cadre du centenaire du compositeur russe, la saison prochaine, les 30 septembre et 2 décembre 2006.
Le public, nombreux ce samedi 11 février en la salle philharmonique de Liège, a très chaleureusement applaudi des artistes qui ont admirablement servi de grands compositeurs, confirmant que la musique de chambre permet, autant que les œuvres pour de vastes ensembles orchestraux, d’apprécier tout le génie de musiciens comme Beethoven et Chostakovitch .





Jean-Marie Roberti