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Société

Mis en ligne le 13/02/2006

Sortir Liège de la drogue: des moyens et des exemples en Suisse et ailleurs


« La drogue à Liège n’est pas un dossier facile. Et ce n’est pas en niant le problème que nous allons le résoudre… » Celui qui parle ainsi n’est autre que Willy Demeyer, le bourgmestre qui a fait du problème de la drogue à Liège une priorité absolue. Et ce n’est sûrement pas, parce que l’on est en pleine campagne électorale, que le sujet revient sur le tapis. Ce problème, qu’il place sur 4 axes: la prévention, la répression, avec son volet policier et son volet judiciaire, et traitement médical, Willy Demeyer essaye de s’en dépétrer depuis qu’il est aux commandes de la Ville.
Et, ce vendredi 10 février, pour une Xème réunion de travail sur le sujet, il avait reçu dans son bureau, Laurette Onkelinx, ministre de la Justice, Rudy Demotte, ministre de la Santé Publique et Cédric Visart de Bocarmé, procureur général de Liège. (la photo ci-dessus)
En fait cette réunion de travail fait suite à la visite effectuée à Bienne (la plus grande ville bilingue de Suisse) où le problème de la drogue a été pris très au sérieux par les autorités et ou depuis pas mal de temps existent des structures permettant de mieux canaliser le phénomène de la toxicomanie comme par exemple des salles de consommation et des centres de distribution contrôlée de drogues.
Cette visite dans cette ville Suisse (voir article paru dans « Le Matin suisse » ci-dessous) était menée par le procureur général et y ont participé des membres du judiciaire mais aussi le bourgmestre et des échevins et conseillers liégeois.
Comme nous l’avons déjà écrit à plusieurs reprises, le bourgmestre (se basant sur des études effectuées depuis plusieurs années dans d’autres pays) souhaiterait que l’on puisse à Liège, mettre à la disposition des toxicomanes, des centres de distribution contrôlée ainsi qu’un local de consommation comme cela existe déjà ailleurs.
Mais il y a un problème légal. En effet, en Belgique, si l’on peut (mais pour cela il faudra l’accord du ministre de la Justice et du Ministre de la Santé) pour des raisons purement et uniquement thérapeutique, délivrer de l’héroïne à un malade, il est toutefois exclu (alors que la loi est différente dans les pays où cela se pratique) qu’on puisse mettre à sa disposition des salles de consommation.

Un espoir de déblocage

Pour Laurette Onkelinx, et sur ce sujet, le procureur général est du même avis, il est tout à fait possible que, pour une certaine durée dans le temps, à titre d’expérimentation, l’on permettre à des toxicomanes qui ont essayé tous les types de thérapie pour essayer de s’en sortir de recevoir leur dose, prescrite et injectée en milieu adéquat, c'est-à-dire sous contrôle infirmier et médical. Ce système existe notamment à Bienne où l’on trouve des centres où l’on prescrit de la méthadone (le substitut à l’héroïne) et d’autres où c’est de l’héroïne qui est prescrite. Tout cela dans des conditions évidemment très strictes. Tant le bourgmestre que le procureur général ont été convaincu par l’expérience suisse, bien que, comme le dira Cédric Visart de Bocarmé : «Cela n’empêche évidemment pas que l’on renforce le côté judiciaire et répressif du trafic de stupéfiant ».
Vendredi, Laurette Onkelinx a aussi annoncé que tant les services policiers que législatifs seraient renforcés à Liège notamment, pour encore mieux juguler le phénomène.
Pour en revenir à l’aspect préventif et social que le bourgmestre veut mettre sur pied pour Liège (parce qu’il est acquis que des toxicomanes suivis peuvent si non, être totalement désintoxiqués mais retrouver une vie sociale plus ou moins normale et donc être moins dangereux pour la société) , Rudy Demotte, de son côté, bien que plaidant pour des programmes contre les assuétudes complètes (drogue, tabac, alcool) effectuera également un voyage à Bienne pour voir de lui-même les tenants et aboutissants de la méthode suisse. Il n’est à priori pas contre, mais il souhaite voir et comprendre de lui-même.
Il y a 3 ans, le Premier ministre lui-même, était venu à Liège pour annoncer qu’il allait tout faire pour que Liège devienne ne ville pilote en la matière. On attend toujours. Mais ce qu’est venu annoncer Laurette Onkelinx vendredi dernier laisse peut-être un espoir de débloquer la situation.
Ou cela semble par contre plus compliqué, c’est dans l’instauration d’un local de consommation. La loi est stricte sur le sujet ; Personne ne peut donner à autrui un local pour pouvoir s’y droguer. Et il importe peu que l'objectif soit sécuriser les rues (sans seringues et avec moins de toxicomanes) et de permettre aussi aux toxicomanes de rencontrer médecins et d'assistants sociaux capables de les aider à se resocialiser.
Comme l’ont rappelé le procureur général et la ministre de la Justice : là, il faut absolument changer la loi.

Ce sera difficile lorsque l’on sait que pour le « Vlaams Belang » ex « Vlaams Blok » qui est aussi le plus grand parti de Flandre, il n’est pas question de faire le moindre geste pour les toxicomanes. Pour eux, une seule solution : la répression.
Déjà dans les années 80, des personnalités judiciaires et universitaires liégeoises avaient tiré la sonnette d’alarme concernant la drogue à Liège. La police judiciaire de liège était dotée d’une brigade anti-drogue la plus performante (tant en homme qu’en moyens scientifiques) du pays. La politique, et rien que la politique ont amené la catastrophe que l’on sait dans ce domaine. Il est temps aujourd’hui que le ou les politiques retroussent leurs manches, car à Liège, on commence vraiment à en avoir assez…
Et d’ailleurs pour vous prouver qu’il ne s’agit que de problèmes politiques, lisez ci-dessous, un excellent article qui explique pourquoi, en 1995, une expérience pilote menée à Liverpool et qui commençait à porter ses fruits a été arrêtée…

Gaston LECOCQ

Bienne montre l’exemple : article paru dans le journal suisse "Le Matin"

Combien de temps mettront les autorités lausannoises pour ouvrir un local d'injection? Le Département de la sécurité sociale, dirigé par la socialiste Silvia Zamora, ficelle un projet pour ce printemps, tout en cherchant une structure d'accueil provisoire pour débarrasser rapidement la place de la Riponne de ses marginaux à seringues. C'est de Bienne que vient l'exemple à suivre: une délégation lausannoise avoue son «grand intérêt» après la visite du Yucca, une structure modèle qui conjugue bistrot social et local d'injection.
«Tu fais quoi? Tu fixes ou tu fumes?» Au rez-de-chaussée du bâtiment, dans la Brasserie Yucca, deux toxicomanes s'impatientent devant la porte vitrée donnant accès aux locaux de consommation, baptisés non sans humour Cactus. Après avoir appuyé sur une sonnette, ils attendent que la petite lampe sur la porte passe au vert. Lorsque c'est enfin le cas, un tournus s'effectue: les deux toxicos prennent la place de ceux qui viennent de s'administrer leur dose.
A l'étage, le personnel médical et social assiste jusqu'à 120 injections quotidiennes d'héroïne, de cocaïne ou de médicaments. Un local annexe est destiné à fumer ces mêmes produits. «Les toxicomanes consomment leur propre drogue. Nous améliorons l'hygiène en diminuant les maladies et les overdoses», explique le responsable du local, Eric Moser. Mais des mesures d'accompagnement s'imposent aussi «pour aider les toxicomanes à s'en sortir». «Notre but consiste aussi à éviter la scène ouverte», résume la collaboratrice sociale Marlise Flückiger.
Genève, Zurich ou Berne possèdent aussi leur local d'injection. Mais en l'installant en 2001 dans un bistrot social géré par une association, Bienne a fait oeuvre de pionnier au niveau suisse.
Au Yucca, les petites cuillers sont trouées, afin de bien faire passer le message: pas question de consommer ou de vendre de la drogue au bistrot! Le deal peut toutefois s'effectuer discrètement à l'extérieur. Au mur est affichée une mise en garde qu'on imagine mal dans un bar traditionnel: «Attention! Cocaïne coupée à l'atropine». Les clients n'ont pas le droit d'emmener leurs propres boissons, mais la consommation n'est pas obligatoire.

«Je n'ai pas le temps de rentrer chez moi à Büren pour prendre ma dose et je suis content de passer ma pause de midi ici. Dans les endroits publics, comme les toilettes de la gare, la police veille», rapporte Claudio, cocaïnomane.
La police soutient ce projet, qui irrite pourtant le voisinage par son bruit et sa saleté. Des équipes de nettoyage de rue formées de toxicos ratissent les alentours. La règle: une seringue usagée ramenée donne droit à une neuve.
Question finances, le Yucca est autofinancé à 50%, l'autre moitié du chiffre d'affaires étant couverte par la Ville et le canton. «Nous sommes conscients qu'un tel projet met du temps pour être réalisé», note Eric Moser. Offrir un endroit chaleureux passait par l'achat d'un restaurant par la Ville. «Et dénicher un tenancier n'est pas chose facile», note Eric Moser. Lausanne en fait l'expérience!

Vincent Donze Le Matin 5 novembre 2005


L'expérience de Liverpool avortée pour cause de politique de droite


Héroïne : Plus de subventions pour la clinique du Dr Marks - Article de Mike Gray Los Angeles 5 février 1995 Paru sur "Voltairenet.org"


Dans moins de deux mois, le ministère de la Santé britannique a l’intention de mettre un terme au contrat qui le lie à la clinique des drogues de Liverpool. Clinique qui était au centre du débat international sur la politique des drogues. Elle est l’une des dernières en Grande-Bretagne à fonctionner selon les règles du "système britannique", qui permet aux toxicomanes de recevoir la drogue de leur choix.
Jusqu’aux années soixante, cette pratique était normale en Angleterre et de nombreux experts considéraient qu’elle avait permis de limiter la population toxicomane anglaise à quelques centaines.
Mais au cours des vingt-cinq dernières années, les Etats-Unis ont exercé des pressions sur les Anglais pour que leur politique s’aligne sur la leur. Le concept de distribution contrôlée d’héroïne et de cocaïne fut largement remplacé par une politique de traitement à la méthadone, supposée mener à l’abstinence totale.
La clinique de Chapel Street à Widnes (une banlieue de Liverpool), dirigée par le Dr John Marks, est le plus célèbre lieu de distribution contrôlée. Le succès incroyable de cette petite institution tranche singulièrement avec les échecs répétés des habituelles alternatives. Aussi le gouvernement américain n’a de cesse de maintenir la pression pour obtenir la fermeture de cet exemple éclatant d’une méthode qui fait la nique à son orthodoxie.
La situation de cette noble institution est devenue critique en 1990, à la suite d’une émission de CBS qui lui était consacrée. Les faits qui y étaient exposés contredisaient totalement les affirmations américaines. En effet, une surprenante statistique affirmait que le taux de criminalité avait chuté de 93% au sein de ce groupe durant les deux années qui avaient suivi le programme de Chapel Street.
A partir de 1988, la brigade des stupéfiants de Cheshire aura suivi les dossiers de cent douze toxicomanes, concluant concrètement que les taux de vols, de cambriolages et d’atteintes à la propriété avaient réellement chuté. Ces résultats mettaient un terme au vieux débat pour savoir si ce sont les drogues elles-mêmes ou leur quête qui incitaient les toxicomanes à la délinquance.
De plus, le taux de contamination par le sida des consommateurs par injection était de zéro. Zéro ! Le taux de décès, généralement de 15% par an chez les toxicomanes, était également de zéro.
Fait encore plus significatif : le nombre de nouveaux toxicomanes avait nettement chuté dans la région. Les dealers s’en étaient allés puisque les toxicomanes n’avaient plus eu besoin d’eux. Ces derniers n’avaient plus de raison de vendre des drogues puisqu’ils pouvaient en obtenir gratuitement. L’émission de CBS et le battage médiatique international qui s’ensuivirent mirent dans un épouvantable embarras les gouvernements conservateurs de Margaret Thatcher, de John Major et de leurs alliés américains.
Le gouvernement britannique ne pouvait pas s’en prendre directement au Dr Marks, car la classe médicale anglaise - à la différence de ses homologues américains - ne permet pas à l’Etat d’interférer entre un médecin et son patient. Il décida alors d’attaquer sur le plan économique en affirmant que l’héroïne distribuée était trop chère et que la méthadone meilleur marché. Un an d’héroïne coûte à la clinique dix mille livres, alors que la méthadone n’en coûte que cinq cents. Comment se fait-il qu’une drogue synthétique coûte moins cher que son pendant naturel ? Parce qu’une seule compagnie pharmaceutique anglaise contrôle le marché de l’héroïne, et qu’elle dispose d’une totale liberté quant aux prix pratiqués.

Les autorités médicales ont informé le Dr Marks l’année dernière que ses services coûtaient trop cher et que les soins aux toxicomanes seraient désormais gérés par la Warrington Health Clinic. Ils y suivraient un programme de désintoxication à la méthadone. Assez curieusement, la Warrington Health Clinic n’a pas de personnel qualifié dans ce domaine, sa direction vient de subir un contrôle pour fraude, son président vient de démissionner et elle n’a même lancé d’offres de service pour ce contrat. Sa seule qualification semble être le christianisme fondamentaliste de ses dirigeants.
A partir du 1er avril, la clinique du Dr Marks ne sera plus subventionnée et quatre cent cinquante toxicomanes vont se retrouver à la rue.
Cela fait des années que des chercheurs d’Angleterre et d’autres pays demandent une évaluation des cliniques anglaises afin de déterminer celles qui ont le meilleur taux de réussite. Une étude vient enfin d’être commandée. Elle débutera précisément le 1er avril, le jour où le Dr Marks perdra sa subvention. Les centres de traitement par méthadone pourront donc éviter d’embarrassantes comparaisons avec un système qui a le mérite de marcher.
J’ai effectué une visite en mars dernier à la clinique de Chapel Street et j’y ai rencontré plusieurs patients. J’ai assisté à une réunion où huit toxicomanes parlaient de leur vie et de leurs problèmes avec un conseiller, avant d’emporter leur ordonnance hebdomadaire d’héroïne pharmaceutique. A la différence des junkies que j’ai l’habitude de voir, ce groupe ne présentait guère de différences avec tel groupe représentatif de jeunes adultes de Liverpool. Ils étaient élégants, diserts, énergiques - ils avaient un emploi - et ils consommaient de l’héroïne quotidiennement.
Une jeune femme particulièrement séduisante, nommée Juliette, était toxicomane depuis treize ans. Issue des classes moyennes, elle avait épousé un jeune homme riche qui l’avait entraînée à prendre de l’héroïne, puis l’avait abandonnée avec deux enfants et sans argent. Elle avait désespérément essayé de s’en sortir mais n’y était pas parvenue. Elle a réussi à surnager pendant dix ans grâce à la prostitution et à des vols occasionnels, la police continuellement attachée à ses basques. Finalement, paniquée à l’idée qu’on allait lui enlever ses enfants, elle tomba sur le bon médecin qui l’envoya au Dr Marks. Marks lui fit un bilan médical, s’en tint à son héroïnomanie et rédigea une ordonnance pour un traitement de une semaine.
"Pour la première fois en dix ans, dit-elle, j’avais du temps libre. Je n’avais plus à me soucier de trouver mon dealer, ni du prix de l’héroïne, ni de savoir où j’allais trouver l’argent. Pour la première fois en dix ans, j’ai eu le temps de me regarder dans une glace. Je me suis vue et j’ai dit "Oh ! mon Dieu". Puis j’ai regardé les enfants et j’ai dit : "Qu’est-ce que j’ai fait ?" Toutes les valeurs de mon ancien milieu me sont revenues d’un seul coup."
Aujourd’hui Juliette a un emploi et une maison à crédit. Les enfants sont scolarisés et réussissent. Tout le monde est en excellente santé. Juliette vient une fois par semaine à Chapel Street chercher son ordonnance. J’ai demandé à John Marks ce qui allait arriver à Juliette à partir du 1er avril. Il a dit : "Eh bien, elle va retourner au caniveau..."