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Société

Mis en ligne le 20/01/2006

Liége et la toxicomanie : désamorcer l’intox et traiter le problème


Un colloque du Ministère de la Santé consacré à la toxicomanie, une étude européenne sur la qualité de vie et la criminalité ont donné de Liège une image glauque et borderline. Des chiffres ont été lancés et comme toujours des approximations ont été prises pour des vérités…
Rencontre avec le bourgmestre Willy Demeyer et Sophie Neuforge qui coordonne au sein du « Contrat de sécurité », la cellule toxicomanie à Liège.

Ni faux fuyant, ni langue de bois mais plutôt un regard positif sur les options sanitaires et humaines à consolider en 2006 pour répondre à un phénomène qui concerne toutes les grandes villes du pays. Même si l’effet « Maastricht » joue un rôle indéniable estime le bourgmestre.
La toxicomanie ? Une problématique hautement politique qui exige à court terme, un accord gouvernemental. Les libéraux et le premier ministre ne doivent plus tergiverser. Rappelons que Guy Verhofstadt avait en 2004 conféré à Liège, le rôle de ville pilote en matière de toxicomanie. Cela s’intitulait « Task force drogue » et c’est toujours d’application.

Willy Demeyer n’y va pas par quatre chemins : « Il n’y a pas à l’heure actuelle de prise de conscience nationale de la nécessité d’un plan drogue, Liège et Anvers l’ont mais d’autres grandes villes font l’autruche particulièrement en Flandres. Cela dit un universitaire Gantois proche de Verhofstadt, le professeur Brice de Ryver n’est pas opposé à notre vision de prescription d’héroïne, le parti socialiste a un projet cohérant, nous sommes épaulés par Laurette Onkelinx et Rudy Demotte qui ont une vision de programme de santé mentale. Politiquement nous assistons a une avancée bien réelle au niveau régional et que j’espère concrétisable avant 2007. »

Certes Liège vit avec une réalité dérangeante parce que cette misère de l’injection est visible en centre ville. Dans la périphérie, dans les quartiers il y a des rodéos, de jeunes toxicomanes hurlent à qui veut les entendre leur mal être au niveau des abribus et des téléphones publics. Leur recherche de drogue quotidienne passe par le rendez vous indispensable avec leur dealer.
Il ne faut pas s’y tromper, l’absence d’emploi, une certaine forme de pauvreté et surtout d’espoir construisent le cocktail de la toxicomanie. Une multi toxicomanie où on oublie hypocritement que l’alcool joue son rôle. Comme le déclarait avec un humour triste un éducateur de rue, « avec les drogues illégales, héroïne, cocaïne, le problème c’est qu’elles sont illégales. »
La répression des dealers existe et n’est pas tout à fait inefficace. Mais il y a de véritables réseaux organisés par des maghrébins qui alimentent le marché. L’un est arrêté, un autre prend sa place. le besoin d’argent quotidien, une dose de coke c’est 50 euros, alimente le circuit de la petite criminalité. « 80% de la petite criminalité » estime le bourgmestre de Liège.

Willy Demeyer a aussi une vision philosophique de l’engrenage de la toxicomanie. « Dans une société, il faut des normes et l’apprentissage du respect des normes. L’exemple des transports en commun et de la mise en place du « monter à l’avant » a des résultats bénéfiques non seulement en termes de rentrées financières pour le TEC mais en termes de respect de l’autre. Si nous l’avons fait à Liège, c’est parce qu’en Angleterre cela fonctionne naturellement. Avec les toxicomanes, il faut aussi les aider à retrouver une conduite normative »

Willy Demeyer se veut lucide et sous une apparence faussement placide, il se bouge. Va sur le terrain liégeois, mais ne fait pas de tourisme lorsqu’il se rend en Hollande, en Suisse, en Angleterre et en Allemagne. « C’est très probant l’expérience qui se fait en Suisse à Bienne, nous y sommes allés en octobre dernier et je suis prêt à réorganiser un voyage de travail et de contact si il faut encore convaincre de la nécessité de créer une salle d’injection à Liège »

La cellule drogue de la ville de Liège a un double regard, celui du microcosme liégeois et une vision beaucoup plus large, nationale et européenne. Les traitements que veut appliquer Liège fonctionnent au niveau européen.

Un style liégeois

Pour Sophie Neuforge l’évolution de la compréhension et de la collaboration entre le judiciaire et le social est un élément fondamental de réussite. L’appui du Parquet est essentiel dans tout projet. « Au départ le milieu associatif était très méfiant vis-à-vis des contrats de sécurité, mais ce sont concrètement ceux-ci qui nous permettent d’avancer à petits pas dans la prévention. De réinsérer des jeunes dans le circuit de couverture sociale et médicale. Remettre en ordre de mutuelle un jeune toxicomane c’est une victoire. Nous formons pour l’instant une conseillère en toxicomanie. Notre objectif n’a jamais été de « distribuer » de la drogue mais d’avoir des réponses multiples. Les salles d’injection ce n’est ni une panacée, ni une démission, mais le constat que lorsque tout a été tenté avec une fraction des toxicomanes, essayer qu’ils n’aggravent pas leur santé ni n’atteignent à la santé des autres est primordial. Ne plus trouver des seringues jetées n’importe où comme on jetterait une pelure d’orange c’est un acquis pour le toxicomane et une sécurité pour le citoyen. Un de nos projets, c’est aussi que les centres de soins ne soient pas systématiquement une vitrine centre ville mais soient installés par quartiers là ou vivent réellement les toxicomanes et leurs familles.

« L’injection d’un dialogue »

« Face à la toxicomanie il ne faut pas être seulement philosophe, il faut être pragmatique. Lorsque des seringues propres sont distribuées, lorsque des injections sont faites, sous contrôle médical c’est aussi rouvrir un dialogue et être là pour le moment où le toxicomane aura son déclic. » « Derrière l’étiquette toxicomane, comme derrière l’étiquette d’alcoolique, il y a beaucoup de souffrances. De la dépression, de la détresse psychologique et mentale. »


Les chiffres, les statistiques, on peut les interpréter positivement ou négativement, en faire de grands titres ou simplement les considérer comme une information partielle. Pour Willy Demeyer ce ne sont pas les chiffres qui ont de l’importance mais les réalités. Notons au passage une interview du Standaard évoquant une étude de l’université de Liège et de Hambourg chiffrant le nombre de toxicomanes autour de 5340 drogués en province de Liège.

Sophie Neuforge remet les seringues sur la table. « Il n’y a pas de véritable connaissance du nombre de toxicomanes que ce soit à Liège ou ailleurs, il n’y a aucune statistique sérieuse pour la Belgique.
Par contre ce qui est constatable c’est le nombre de toxicomanes en traitement. En 2001 en Belgique, 10.000 toxicomanes ont accepté de suivre un traitement à la méthadone. Ce que l’Inspection des Pharmacies a vraiment révélé c’est que 2500 personnes ont suivi ce même traitement en Province de Liège. »

La situation pénitentiaire

Autre aspect très préoccupant, c’est la situation pénitentiaire. Ici à Liège le regard se porte sur la campagne de Lantin avec une prison d’arrêt et une prison de peine où il n’y a pas de prise en charge sérieuse des toxicomanes.
Ce qui était déjà une réalité des années septante lorsque le Parquet de Liège s’imaginait éradiquer la drogue à Liège et l’effet du laxisme hollandais en pénalisant très sèchement par l’emprisonnement de petits consommateurs de « H ».
Mais la réalité pénitentiaire belge est identique à Liège ou à Saint Gilles. Là aussi il faut des médecins, des soignants, du personnel formé à la compréhension du fonctionnement d’un toxicomane. A la ville de Liège on ne l’ignore pas et on y est attentif dans une logique de collaboration avec le ministère de la Justice.





Jean-Pierre Keimeul