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Bouquins

Mis en ligne le 23/12/2005

Les frères Dardenne, bien racontés....

« Il était une fois … Rosetta » : Un conte narré par Madeleine Mairlot
Plus liégeois que le livre « Il était une fois … Rosetta » (1) est impossible. Liégeois, l’éditeur l’est. C’est le « Céfal » qui installé, en 1993, boulevard Frére-Orban (encore un Liégeois prénommé Walthère) s’est rapidement imposé par le choix et la rigueur de ses publications. Liégeoise, l’auteure l’est. C’est Madeleine Mairlot, romaniste issue de l’Université de Liège, licenciée en Information et arts de diffusion et diplômée de troisième cycle en Histoire et esthétique du cinéma et des arts audiovisuels. Madeleine Mairlot est Liégeoise au point d’habiter Montagne de Bueren (encore un Liégeois prénommé Vincent) d’où elle a, sur la ville, vue panoramique et, sur la Violette, vue politique traduite en un mandat de conseillère communale Ecolo. Liégeois est le héros du livre. C’est la fratrie Dardenne (Jean-Pierre et Luc, à moins que ce ne soit l’inverse) qui a conquis deux Palmes d’Or au Festival de Cannes, l’une pour «Rosetta», l’autre pour «L’Enfant».
Liégeois certes, mais plus universel que le livre «Il était une fois … Rosetta» est impossible. Madeleine Mairlot y traite de cinéma – son ouvrage est le premier d’une collection « Film et Société » -, mieux d’un cinéma qui se réfère « à un système de valeurs collectives : le refus de l’oppression, la solidarité, la liberté et la transmission de ces valeurs » (2). Ces valeurs collectives sont universelles d’autant que la fratrie Dardenne ne « se revendique ni du cinéma expérimental, ni d’aucune ‘avant-garde’ ». Issu d’un travail universitaire dont toute la richesse est conservée, la narratrice en un style limpide, aisé et des mots quotidiens – hormis le terme «diégèse » qui, depuis 1955, fait « bon dans la bouche » des profs d’Univ’ – offre à ses lecteurs de découvrir la voie « peut-être originale, par laquelle les frères cinéastes avaient pu contribuer à créer des répliques propres, ou à orchestrer, de façon novatrice, des ‘effets’ pour exprimer la crise ». Madeleine Mairlot s’efforce également « de voir si, d’une situation d’observateurs du phénomène, ils avaient inventé un cinéma lui-même saisi des convulsions de la crise ».

L’œuvre des Dardenne avant « Rosetta »

Le titre de l’ouvrage évoque les premiers mots de tous les contes du monde « il était une fois». Dans une première partie, Madeleine Mairlot passe en revue toute la production de la fratrie Dardenne d’avant « Rosetta ». Toute à l’exception de la première œuvre, datant de 1978, « Le chant du Rossignol », un film documentaire sur les actions héroïques de résistants liégeois pendant la guerre 40-45. Un héroïsme qui a valu l’érection à Liège du Monument National à la Résistance.
Aujourd’hui, personne, pas même le Roi, l’Empereur, le Président de la République et a fortiori la citoyenne Madeleine Mairlot (la photo) ne peut voir « Le chant du rossignol » car il a été effacé, une incongruité qui s’est passée dans l’indifférence des territoires de l’oubli. Le sens et les images de « Lorsque le bateau de Léon M. descendit la Meuse pour la première fois », « Pour que la guerre s’achève, les murs devraient s’écrouler » jusqu’aux « Fils » et « La Promesse » sont restituées par la plume. Littéralement, le lecteur vit et voit chaque opus réalisé par la fratrie au point qu’il arrive que le non-cinéphile se pose la question « mais, il me semble me souvenir que j’ai vu cela ». Au terme de la première partie, Madeleine Mairlot déclare que « les films des Dardenne, loin d’être tournés vers le passé dans une nostalgie complaisante, ‘consonnent’ véritablement avec leur époque ».
Des photos dues à André Leclercq séparent les deux parties de l’ouvrage. Ce sont des images de l’univers sérésien. L’une porte une citation de Marguerite Yourcenar : « Une de ces rues que seules l’habitude ou l’indifférence nous font croire qu’elles sont habitables par d’autres que nous ».

« Rosetta », la lutte contre l’exclusion

Pour Madeleine Mairlot, « il ne fait pas de doute que l’héroïne est le symbole d’une région en perte de tradition, d’une société en deuil de ce qu’elle fut, dont sont exclus (…) les jeunes en rupture scolaire et les femmes. Une tranche de vie, coupée dans le vif, aux ciseaux aiguisés, est offerte, sans ménagement, au spectateur ». « En proie à un malaise de femme, Rosetta réchauffe son ventre – en position couchée, sur son lit, à l’aide d’un séche-cheveux – dans deux scènes aussi étonnantes qu’émouvantes » note Madeleine Mairlot. « Dans la première scène, à un moment ou Riquet n’existe pas encore pour elle, la caméra glisse du visage crispé par la douleur au ventre à peine découvert au-dessus de la ceinture de sa jupe, tandis que la seconde scène, la caméra glisse du ventre découvert sous la ceinture (la ‘tirette’ de son pantalon de velours côtelé est alors entrouverte) vers un visage rêveur, pris en très gros plan ».
La caméra est tenue depuis « La Promesse » par Benoît Dervaux que les journaux « Vlan » et « La Meuse » surnomment affectueusement « l’épaule des frères Dardenne ! » en le nominant, à la rubrique Culture, parmi les candidats au titre de « Liégeois de l’année 2005».
« Au-delà des provocations et des dérogations qui mettent en cause la norme, « Rosetta » est un film subversif qui met ‘en (r)évolution’ le cinéma comme média de communication, en confrontant le spectateur contrarié au spectacle de la crise, et en osant la crise dans le langage fictionnel convenu » conclut l’auteure.

« Il était une fois… Rosetta » - Madeleine Mairlot - 154 pages – 20 € - Editions CEFAL 31, Bd Frère-Orban 4000 Liège (Belgique) Tél. (+32) (0) 4 254 25 20 Fax (+32) (0) 4 254 24 40 courriel: cefal.celes@skynet.be

*Toutes les citations sont extraites de « Il était une fois … Rosetta »





Pierre ANDRE