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Il y a déja

Mis en ligne le 28/05/2005

Expo Universelle de 1905: Comme si "Proxi-Liège" y était allé. Série de Pierre André N°6

Les plans du Palais des Beaux-Arts, du plus pur style Louis XVI, ont été dressés par MM. Hasse et Soubry. Comme ce bâtiment doit être le seul à subsister après l’Expo, consigne est donnée à ces architectes de l’élaborer de manière à ce qu’il puisse être transformé très rapidement et affecté à n’importe quel usage. En 1905, le Palais comporte quarante deux salles outre un vaste espace réservé à la sculpture. Tandis qu’une salle est réservée à une section internationale, neuf pays se partagent les quarante et une autres : Allemagne (3), Belgique (14), Bulgarie (2), Espagne (1), Etats-Unis (3), France (11), Hollande (3), Italie (2), Russie (2).

Les œuvres exposées au Palais des Beaux-Arts.

Empêtrée dans la guerre avec le Japon, la Russie se veut victorieuse en présentant l’esquisse de N. Kravtchenko du grand tableau commandé par S.M. l’Empereur Nicolas II en suite de la prise de Pékin, en 1900, lors de la lutte menée par les Boxers xénophobes chinois contre les Légations européennes. Quantité d’œuvres de N. Kravtchenko illustrent, par ailleurs, ce conflit qui a marqué la fin du 19ème siècle. Les œuvres des peintres américains ont pour thème la représentation de divers aspects de l’Europe ou de l’Afrique du Nord – « Fête nègre à Blidah-Algérie » de Frederick-Arthur Bridgman ou « La plage à Zandvoort » de Eugène-Paul Ullman. Seule la toile de John-S. Sargent est très américaine avec le portrait du général Léonard Wood (U.S. Army).
La France délègue Rodin (« La Cariatide »), Sisley (« Vallée de la Seine »), Renoir (« Jeune fille »), Monet (« Falaise de Fécamp »), Buffet Amédée (« Notre-Dame de la Garde ») et tant d’autres dont Henry Lerolle qui soumet au regard « Une femme nue ». Quant à la Belgique, cela va des plans des « pylônes, becs de pile, garde-corps et candélabres du pont de Fragnée » tracés par Paul Demany au « Meurtre » de Jef Lambeaux en passant par Ensor (« Vision claire »), Heintz (« Dégel »), Khnopff (« Une recluse ») et autre Opsomer (« Commères »).

« Le Faune Mordu » heurte les âmes prudes.

Devant le Palais des Beaux-Arts, figure un groupe « Le Faune Mordu » de Jef Lambeaux (la photo ci-dessous). C’est une œuvre connue. Elle a déjà été présentée aux Expositions universelles de Bruxelles (1897), Paris (1900). L’an dernier, en 1904, l’artiste bruxellois a remporté le Grand Prix de l’Exposition universelle de Saint-Louis, aux Etats-Unis d’Amérique. C’est dire l’honneur pour Liège de l’accueillir.

Mais le journal « La Gazette de Liége » , du haut de ses soixante cinq ans, ne l’entend pas de cette oreille. Journal ayant les faveurs de l’évêché (1), elle entame une campagne contre « les nudités sculptées ou peintes » que peuvent voir les millions de spectateurs attendus à l’Expo. En 1904, à Saint-Louis, près de vingt millions d’âme ont, en effet, participé à ce rendez-vous universel. Tout comme elle l’a fait, avec succès, quelques années auparavant contre le groupe de Mignon, « Le Taureau » qui affichait, en double, sa virilité (2), le journal « La Gazette de Liége » fait campagne afin que « Le Faune Mordu » ainsi que les autre nudités soient soustraites aux yeux, supposés concupiscents, de la foule. Auprès des confrères, cette campagne suscite l’ironie. Dame, n’est-on pas au 20ème siècle ?
Martin Rutten, évêque de Liège depuis trois ans, appuie cette campagne qui s’inscrit parfaitement dans la ligne du traité de savoir-vivre de l’abbé Branchereau, « Politesse et convenances ecclésiastiques », qui prescrit à tout membre du clergé, en voyage, de « ne pas visiter un musée où on serait exposé à rencontrer quelque indécence ».

Quoiqu’il en soit, le lundi 8 mai 1905, dès potron-minet, sur ordre du Comité exécutif, le groupe de Jef Lambeaux, « Le Faune Mordu » dissimulé sous une ample et pudique toile d’emballage, est descendu de son piédestal et porté à quelques distances, où, caché sous les parois d’une vaste caisse, il échappe désormais aux regards. Inutile de préciser que l’artiste n’a pas été prévenu de cette mesure prise à l’encontre de son œuvre sous prétexte qu’elle « porte atteinte à la décence ».
Aussitôt, le cercle littéraire et artistique, « L’Avant-Garde », présidé par notre confrère du journal « La Meuse », Olympe Gilbart (4) dénonce « cette insulte faite à la dignité de l’art ». Il demande à chacun de marquer son opposition à cet outrage, par courrier adressé 77 rue Fond-Pirette.

Réaction de l’artiste Jef Lambeaux suite à l’éviction du « Faune Mordu »

Le 16 mai 1905, dans une lettre adressée au Commissaire général des Beaux-Arts, le baron Beeckman, le Saint-gillois Jef Lambeaux réagit sans animosité contre celui-ci. Votre compétence est trop réelle « pour que vous puissiez confondre une œuvre d’art sincère avec une œuvre aux intentions mauvaises. Vous fut-il arrivé de vous y tromper, je vous sais trop galant homme pour manquer aux convenances jusqu’à faire expulser mon groupe brutalement comme on ferait d’un individu qui se serait livré à des gestes incongrus ». Il rappelle qu’il a été de sa seule volonté pour que l’œuvre qui n’a jamais effarouché personne sauf à Liége, soit acquise par le gouvernement pour le musée royal de Bruxelles.
Amer, Jef Lambeaux constate qu’ « il était réservées aux influences parties de je ne sais quelle sacristie de province, de faire décider qu’une œuvre qui a reçu le suffrage des meilleurs juges de notre pays et de l’étranger, à laquelle j’ai consacré de longs mois, où j’essayé de réaliser de mon mieux un sentiment, que je crois noble, de la beauté, est une action mauvaise et honteuse.
Je n’aurai pas l’orgueil de me comparer aux hommes illustres qui, tant de fois dans l’histoire de l’art, furent victimes de la même accusation, inspirée tantôt par la sottise, tantôt par la mauvaise foi, souvent par l’une ou l’autre réunies ; mais j’ai la fierté de penser que ma carrière déjà longue et le respect que j’ai toujours eu de mon art suffissent à me protéger contre la basse interprétation de quelques tartuffes anonymes.
Je la leur laisse pour compte. Plaignons ces tristes personnages qui, dans la patrie de Rubens et de Jordaens, ne peuvent voir un nu sans que leur imagination maladive entre en travail!».
Toutefois, s’il dédaigne l’outrage, Jef Lambeaux estime nécessaire une mesure que s’impose sa dignité. « Il ne peut me convenir de paraître en suspect devant le jury de récompense, ni de m’exposer à ce que, après avoir tenté de m’atteindre dans mon honneur d’homme, on essaye, par des menées moins avouables encore, de me diminuer dans ma réputation d’artiste.
Je vous prie donc de bien vouloir, dès réception de la présente, donner les ordres nécessaires pour que la motion ‘hors-concours’ soit apposée sur le socle de mes œuvres dans le hall de la sculpture».
Jef Lambeaux ne sera pas « Grand Prix de l’Exposition Universelle de Liège ». Toutefois, notons la phrase du journal « Le Petit Bleu » : « cette manifestation de provincialisme et de tartufferie est naturellement très commentée », laisse des traces. Revisitant le siècle, à l’occasion de son centenaire en 1987, le journal « Le Soir » ne retient de l’Expo de Liège en 1905 qu’une photo légendée « œuvre indécente, dit-on à Liège… ».(A suivre…)
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(1) Absorbée par La Libre Belgique en 1967, le titre Gazette de Liège subsiste toujours au titre d’édition régionale – chef d’édition actuellement: Paul Vaute. La Gazette de Liège a été fondée en 1840, à l’initiative de Corneille Van Bommel, évêque de Liège de 1829 à 1852. Il en confie la responsabilité à Joseph Demarteau, fondateur d’une dynastie de journalistes.

(2) Autre campagne de La Gazette de Liège : son directeur Joseph Demarteau s’offusqua que Léon Mignon ait représentés, nus, le taureau et son gardien – groupe érigé aux Terrasses. Le gardien fut doté, un petit temps, d’une feuille de vigne, quant au taureau, il hérita, pour l’éternité, du nom de Djôzèf – en français Joseph.

(3) Olympe Gilbart est devenu, plus tard, Echevin des Beaux-Arts de la Ville de Liège. Il a notamment acquis les œuvres de l’art dégénéré (aux yeux des nazis)exposées au MAMAC.





Pierre André