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Théâtre

Mis en ligne le 21/08/2009

Vus au 50ème Festival de Théâtre de Spa (2)



D'Héloïse à Julien l'Apostat en passant par Barbara...

Voir et écouter des pièces de théâtre lors d’un Festival ou bien au fil d’une saison, ce n’est pas la même chose pour un chroniqueur ou pour un autre spectateur. Si nous voulons rendre compte de la qualité et de la diversité des œuvres présentées, tout en évitant onze jours et onze nuits consécutifs d’aller- retours Liège-Spa, nous devons choisir quelques dates envisageables pour y déguster un concentré des créations et des reprises qui, a priori, suscitent le plus notre intérêt.

Ces 12, 15 et 17 août nous avons pu découvrir sept spectacles dont quatre créations et deux « accueils français ». Ce qui nous a frappés c’est le réduction drastique, pour des raisons qui paraissent essentiellement budgétaires, du nombre de comédiens employés : cinq pour la création de la pièce de Jean- François Viot «Sur la route de Montalcino », deux fois deux pour les duos féminins dont nous avons parlé et deux aussi pour le spectacle Barbara outre un « one woman »- ainsi que deux « one man showes ; Ce qui donne 14 comédiens pour 7 spectacles donc deux en moyenne par spectacle.

Héloïse

S’inspirant du roman de Christiane Singer, Carmela Locantore incarne plus qu’elle ne joue « une passion » celle qu’au XIIème siècle Héloïse éprouva pour son Maître Abélard et qu’elle exprime toujours, de manière exacerbée, lors de son soixantième anniversaire , du fond du couvent où elle fut reléguée. Pour « Noms de Dieu » Edmond Blattchen avait en 2001 dialogué avec Christiane Singer décédée en 2007, habitée par une foi qui n’entendait pas refouler l’amour dans les limites voulues par d’hypocrites bien pensants. Ce texte enflammé a été adapté et est interprété pendant 75 minutes par une femme, par une actrice qui joue de tous les registres d’une voix parfois à la limite de l’audible. « Entre ciel et chair » Locantore, passant du murmure au cri , est à la fois amante et mystique et sert sans artifice une œuvre dont elle ressent profondément la puissance parfois suffocante.

Barbara

Nous avons ensuite découvert dans le cadre d’une « Guinguette » qui, au casino de Spa, ne manque pas de charme, une actrice aux dons multiples et au prénom court Rébecca (tel celui de Monique Andrée Serf Brodsky, cette « petite juive » - comme elle le disait elle-même - mieux connue sous son nom de scène, Barbara) Rébecca a un riche curriculum professionnel, en particulier dans le domaine chorégraphique. Après une formation franco-américaine, elle débuta d’ailleurs comme danseuse étoile au Ballet Royal de Wallonie (devenu à présent Charleroi-Danses).

Cette eurasienne (dont nous ignorons le nom de famille) a des origines à la fois vietnamiennes et…bretonnes et elle anime sur la Côte d’Azur les compagnies dell’Arte (productrice de spectacles musicaux) et Méli Mélodie (dont l’objectif est de mettre en valeur la chanson française « à texte »). Elle a été choisie par Roland Romanelli pour présenter avec lui un spectacle musical intitulé « Barbara, 20 ans d’amour ». Quand on a le mauvais esprit de recouper les informations fournies par un programme et celles trouvées ailleurs, on est amené à nuancer et nous dirions plutôt (en utilisant un néologisme approximatif) « Barbara/Romanelli 18 ans d’«(ac)compagnonage » et 12 de rupture. Accordéniste et claviériste, né à Alger en 1946, Roland Romanelli accompagna Colette Renard et (ajoutent certains) Serge Lama. Née en 1930, Barbara fut amenée en septembre 1967 à remplacer son accompagnateur Joss Baselli parti chez Patachou et elle choisit Roland Romanelli avec lequel elle présenta un premier récital le 4 octobre…à Göttingen. Ce n’est donc pas par l’ Italie que débuta leur collaboration. Ce pays et bien d’autres suivirent au fil d’une complicité professionnelle et amoureuse qui jusque fin 1985 eut des hauts et des bas. L’occasion d’une rupture définitive fut l’appréciation négative que Romanelli (marié de son côté depuis le début des années 70) exprima à Gérard Depardieu au sujet d’un projet de spectacle et de disque intitulés « Lily Passion ». « Si ça ne te plaît pas, que fais-tu encore là ? » aurait dit Barbara à Romanelli qui s’orientait déjà vers d’autres réalisations musicales notamment cinématographiques. Pendant près de douze ans, jusqu’au décès de Barbara fin 1997, ces amis-amants là ne se revirent pas. Aujourd’hui Romanelli participe à un hommage édulcoré à l’exceptionnelle artiste que fut Barbara. Lui-même a gardé toutes les qualités des grands accompagnateurs musicaux des Brel, Montand et autres poètes-compositeurs et interprètes d’il y a une quarantaine d’années. Mais la révélation de cet excellent spectacle, c’est incontestablement Rébecca qui dans un répertoire qui collait à la personnalité d’une chanteuse hors-norme, arrive à exprimer avec justesse et finesse, sans tomber dans l’imitation, toute la richesse d’un répertoire qui continue à donner des frissons. Rébecca mérite en tout cas d’être – même tardivement puisqu’elle n’est pas une débutante – mieux connue car à travers les textes qui furent interprétés par Barbara, elle démontre toutes ses capacités de mise en valeur des plus grandes et plus belles chansons françaises.

Julien

Enfin, Régis Debray (auteur en 2005 d’une pièce à 300 acteurs intitulée « Julien le fidèle ou le banquet des démons » parue chez Gallimard) Jean-Claude Idée (adaptateur – avec l’auteur – et metteur en scène du comédien choisi pour incarner seul Julien et son monde) et Jean-Claude Frison (qui a une quarantaine d’années de grands rôles à son actif) nous ont montré combien un tel trio de choc pouvait être percutant. Debray choisit dans notre histoire un « Apostat » (celui qui renonce publiquement à ses croyances) l’Empereur Julien qui abandonna la foi chrétienne pour la laïcité et la tolérance (et dont la défaite assura le triomphe de religions monothéistes agressives dont celle judéo-chrétienne d’un prophète galiléen) . Cette œuvre forte s’attaque aux dogmes, aux intégrismes, aux terrorismes. Elle illustre la naissance, la vie et la mort de nos civilisations et de ses régimes politiques qui évoluent dans un triangle « oligarchie – démocratie – tyrannie » que nous pouvons d’ailleurs voir en action chez nous où après l’ancien régime, le nouveau s’est développé sur des bases censitaires masculines, est passé par un suffrage universel sans atteindre la démocratie économique puis risque de sombrer au-delà de la particratie dans une présidentocratie étouffant tout débat pour ne développer qu’une communication anesthésiante.

Tout ne fut pas parfait dans cette représentation, la chaleur ou la mémoire ayant handicapé un court moment l’excellent comédien Jean-Claude Frison qui a certes la stature de l’emploi et qui est servi par la très intelligente mise en scène de Jean-Claude Idée. Régis Debray est bien tombé en trouvant ce duo là à Bruxelles. L’auteur viendra à Louvain-la-Neuve où le spectacle sera repris par l’Atelier Théâtre Jean Vilar au Blocry du 15 septembre au 4 octobre. Je ne pourrais trop vous conseiller d’aller le découvrir car la philosophie tient très rarement autant de place sur scène. Si je présidais (mais dieu m’en garde !) au lieu de Pierre Galand les C.A.L., je ne manquerais pas d’engager cette création pour plusieurs dizaines de représentations en Wallonie et à Bruxelles car je connais peu d’action laïque aussi efficace.

En bref, cette soirée du cinquantième Festival de Théâtre de Spa se révéla particulièrement dense et intéressante. Grâces en soient aussi rendues aux programmateurs – découvreurs Armand Delcampe et Cécile Van Snick.





Jean-Marie ROBERTI