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Bouquins

Mis en ligne le 04/11/2005

« Liège et l’exposition universelle de 1905 »


Christiane Renardy, directrice des archives de la ville de Liège et Docteur en philosophie et lettres, vient de sortir en collaboration avec une quinzaine d’auteurs différents et spécialistes dans différents domaines, chez « Luc Pire et la Renaissance du livre », un ouvrage à contre courant des images d’Epinal que suscite, de manière un peu chaotique, la célébration de cette extraordinaire exposition universelle qui vit amerrir sur la Meuse les premiers hydravions…
Liège cette année là accueille 7 millions de visiteurs. C’est l’apogée du libéralisme et de l’industrie.
Notre ministre de l’Industrie, le Liégeois Francotte évoque déjà « le miracle à la japonaise ». La délégation chinoise s’invite en mandarins. L’industrie allemande expose la grosse Bertha de chez Krupp, les Liégeois l’admirent avant d’en devenir les victimes en 1914…
Léopold II fait de l’exposition universelle sa carte de visite personnelle. Le pavillon colonial, il y tient. D’autant qu’au même moment l’écrivain américain Mark Twain dénonce sa colonisation et que Lord Casement écrit un rapport accablant sur le sort des Congolais. Lord Casement, militant de l’IRA ,sera fusillé par les Anglais quelques années plus tard,mais c’est une autre histoire.

Un passé bien présent

Jamais aucune exposition universelle ne laissera autant de traces bien visibles aujourd’hui. Mieux même l’urbanisme liégeois, la naissance de nouveaux quartiers,la modification du cours de l’Ourthe,tout cela symbolise l’exposition universelle. Liège vivait ses inondations, particulièrement celle de 1880, comme un cataclysme permanent. La modification du « Fourchu Fossé », aujourd’hui Belle Ile , la création du Pont de Fragnée, récemment restauré, le « Mamac » actuel musée d’art moderne au parc de la Boverie, tout cela nous le devons à l’expo de 1905.
L’espace pour les exposants est immense. A l’image de ce que Paris avait fait précédemment. Cinq sites : la Boverie, Fragnée, les Vennes, le Vieux Liège et Cointe. Palais à vocation culturelle dans le parc de la Boverie, halles commercialles aux Vennes, attractions foraines à Fragnée, reconstitution au vieux Liège,manifestations sportives et horticoles au plateau de Cointe.

La revanche sur le centralisme bruxellois et l’affairisme anversois


Voilà pour le décor. C’était aussi le 75ème anniversaire de l’Etat belge souligne Christine Renardy. « Liège avait réussi son coup de poker face à Bruxelles et Anvers ses concurrents directs pour l’organisation d’une telle manifestation de prestige. Liège ville industrielle veut s’intercaler entre Anvers et Bruxelles qui accaparent les expositions importantes. Anvers en 1885 et 1894, Bruxelles en 1897. Une revanche sur le centralisme bruxellois et l’affairisme anversois. Les libéraux liégeois avaient du s’entendre avec les catholiques du gouvernement. Le coup de pouce viendra évidemment de Léopold II qui voulait vendre ses colonies et poussait les industriels belges à investir hors Europe. Une forme de délocalisation… »

Le temps du militaro colonialisme

« Les expositions universelles c’est aussi le temps du militaro nationalisme, des agressions internationales, des antagonismes capitalistes et même du fanatisme racial. Villages et pavillons coloniaux font partie intégrante d’une exposition universelle .En 1905 nous sommes en pleine tension internationale. Crise marocaine à Tanger avec Guillaume II qui s’oppose à la politique coloniale de la France. » L’exposition universelle liégeoise démarre dit Madame Renardyle 15 avril 1905. En janvier éclatait la guerre russo -japonaise. Le 22 janvier, à Saint –Pétersbourg, la police tsariste tire sur la foule. 12000 victimes. C’est la révolte du Potemkine qu’immortalisera Eisensten. Les ouvriers de la Rhur font grève pour le suffrage universel,Sun Yat Sen en Chine fonde le premier parti progressiste chinois. C’est la naissance de Jean- Paul Sartre et surtout l’octroi du repos dominical obligatoire »
« Tout n’est pas sombre évidemment. C’est aussi le positivisme avec la notion de progrès, un progrès que l’on considère comme un outil d’harmonie entre les peuples. C’est un mouvement d’ouverture aux autres continents ».
« La publicité entre en force dans les expositions universelles. A Londres dès 1851 c’est la découverte de la firme de boissons gazeuses suisse, Schweppes Sur les affiches de l’exposition de Liège on retrouve le casino de Spa. Un plan du champ de foire est concédé à la firme berlinoise Pharus associée à l’imprimeur Desoer »

Une industrialisation à marche forcée

« Liège c’est évidemment une force industrielle et la première guerre mondiale en rapport avec ses échanges avec l’Allemagne lui portera un lourd préjudice. La première aciérie belge fonctionne dès 1839 à Saint-Léonard. En 1876 est fondée à Liège la compagnie des wagons lits créatrice de l’Orient -Express. La ville de Liège a comme politique de ne refuser aucune usine sur son territoire. Entre 1830 et 1880,1500 fabriques, principalement des constructions mécaniques, sont créées à Liège. »
« Mais en 1895 nous sortons d’une crise économique. En arrière fond, n’oublions pas les soulèvements ouvriers de 1886. L’économie est dans un cycle de Krondatiev, la reprise s’entame. » Tout baigne ? » Cockerill distribue des dividendes de l’ordre de 20 à 30% à tous ses actionnaires, mais l’économie mosane stagne. Les grands groupes investissent ailleurs. Notamment en Russie. »

Une façade obligatoire

« Les petits fabricants ont besoin de la relance qu’une vitrine internationale peut leur apporter. 1905 est obligatoirement une façade unitaire entre les industriels, la bourgeoisie, et le monde ouvrier qui se politise. Même si les socialistes sont au départ écartés du projet d’exposition universelle. Célestin Demblon espère que la classe ouvrière bénéficiera d’emplois nouveaux via les retombées de l’exposition universelle. Mais il y voit néanmoins « une machine contre les socialistes »
Quelques années plus tard, en 1911 un cartel unira à Liège le parti ouvrier belge et les libéraux et en obtiendra une majorité confortable de 27 conseillers sur 39.Cette majorité restera en place jusqu’en 1921.

Inventivité industrielle

« Ce qui se vit c’est l’inventivité industrielle. Nous sommes à la pointe de la modernisation. La société Cockerill inaugure le procédé Bessener. Jules Hauzeur met au point un nouveau type de four à zinc,Jules Deprez modernise la cristallerie du Val Saint Lambert, Frédéric Nyst met en service le tramway électrique de Charles Beer »
Industrie en pointe mais aussi enseignement… « Effectivement, à Liège,les recherches sont encadrées par l’Université d’Etat. Quatre facultés. Une copie du modèle allemand. L’Ecole des Mines a une réputation internationale. Montéfiore crée en 1983,le premier institut dispensant un enseignement électro mécanique qui attire des étudiants de l’Europe entière. »

Une foire aux illusions

Christine Renardy n’hésite pas un moment à employer face à cette somptueuse exposition, la notion de « miroir aux alouettes ».
« Oui , car en 1905 ,c’est un nouveau monde qui se dessine. Les Etats-Unis sont les grands absents de cette exposition. Eux -mêmes clôturaient leur exposition de Saint Louis. Herstal fournit pour quelques années encore des armes et des véhicules à la Russie tsariste .Le Japon fait rêver nos industriels. »
La France éclabousse l’exposition avec ses 8000 exposants et ses 30.000m2. Le Sénat français en personne alloua 350.000 francs de l’époque aux organisateurs liégeois. La France prépare son exposition coloniale de 1906 à Marseille, les pavillons des colonies françaises sont installés à la Boverie.
Paradoxalement il est aussi question d’un nouveau clivage social… « Dans le livre d’or de 1905, le journaliste libéral Olympe Gilbart évoque « les œuvres sociales » et non la législation sociale. Il écrit : « la charité réapparaît sous une forme nouvelle ou les forts viennent au secours des faibles ». « C’est dans la zone d’attraction de Fragnée que l’on expose les gens de couleur. Dans un village sénégalais sont parqués cent cinquante nègres qui s’adonnent à diverses activités devant la foule »
Christine Renardy : « il y a ce dédain de la personne humaine qui côtoie des grandes idées de progrès. La femme au travail est montrée en bonne ouvrière, des prématurés sont exposés dans les premières couveuses expérimentales ».
Un ouvrage pessimiste ? «Absolument pas. Le tout n’est pas de se glorifier d’un temps révolu mais de permettre de comprendre l’élan créateur qui a toujours animé Liège. De cerner les potentialités économiques qui s’offrent aujourd’hui dans un Liège en mutation. »


« Exposition, universelle de 1905. Urbanisme dans un espace de confluence et Reflets d’un apogée » chez « Luc Pire Renaissance du Livre ». Collection : « Les beaux livres du patrimoine » Une collaboration de Dexia Edition, du Fonds Mercator et édité à l’initiative de la Ville de Liège. 320 pages en couleurs . 30 x 25 cm - 45 €.





Jean-Pierre Keimeul