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Bouquins

Mis en ligne le 04/03/2008

"Petits CRIMES sans importance


Si aujourd’hui, avec la relance du HF6 à Seraing, nous sommes un peu en état d’euphorie dans le bassin sidérurgique liégeois, avec le nombre d’emplois qui vont se retrouver confortés durant quelques années, ce n’est pas pour autant que le mouvement des travailleurs (toute la gauche en fait) doit baissez sa garde. En effet, tous les jours vous entendez à la radio, vous voyez à la TV des entreprises qui, du jour au lendemain sont délocalisées (même si les bénéfices sont mirifiques), vous voyez aussi des travailleurs qui sont désespérés, des familles au bord de l’éclatement, des vies perdues. Mais par ailleurs, tous les jours aussi éclatent des scandales d’argent blanchi, d’impôt éludés frauduleusement (Lichtenstein récemment), des patrons ayant puisé dans les caisses qui démissionnent avec des « parachutes » dorés. Tout cela n’est pas de la fiction. C’est la réalité de notre société de plus en plus tatchérisée, néolibéralisée à la mode américaine (scandale des subprimes et il n’y a pas si longtemps des fonds de pension). Et à côté de cela, on nous bassine les oreilles (pour encore mieux culpabiliser le travailleur) avec : « travaillez plus pour gagner plus, soyez flexible, acceptez ce qu’on vous donne etc… » . Et on continue à faire des cadeaux fiscaux à ceux qui n’en ont vraiment pas besoin.
Le livre « Petits CRIMES sans importance - La Flexibilité au travail en Europe », de la députée européenne et conseillère communale liégeoise (PS) Véronique De Keyser, et qui vient d’être publié par Luc Pire, tombe à point nommé.

Un livre, un constat et un cri d’alarme…

C’est sur des faits intangibles – les exemples foisonnes – avec la rigueur d’une chercheuse universitaire, avec passion aussi mais sans trop de dogmatisme, simplement parce que c’est la réalité, que Véronique De Keyser dans « Petits CRIMES sans importances… » dresse le tableau de l’Europe des travailleurs sur fond de flexibilité au travail. Un tableau, comme vous le découvrirez qui n’est pas vraiment très engageant et qui si l’on n’y prend garde pourrait bien précipiter toute l’Europe dans des crises sociales notamment, dont il sera difficile de sortir surtout si on laisse faire.

Un extrait de son chapitre «La destruction du lien social » illustre parfaitement ce tableau et ces craintes et donne la mesure de ce que Véronique De Keyser démontre : «Quand les travailleurs de Volkswagen Forest sont licenciés alors que leur usine est rentable et que l’action en Bourse de la multinationale ne cesse de croître, comment pourraient-ils (les travailleurs) encore croire à la valeur de l’effort collectif ? Le lien entre cet effort et le résultat qu’ils obtiennent n’existe plus. C’est le sens du travail qui éclate et le premier sentiment qu’il faut combattre chez ces travailleurs, c’est une culpabilité latente, teintée de honte – Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Quelle image vais-je donner à mes enfants, à mon épouse ? A mes voisins. La spéculation financière d’une multinationale qui prépare sa stratégie à l’échelle mondiale est perçue, sur le terrain, comme une remise en cause personnelle doublée d’une immense angoisse.»
Mais Véronique De Keyser ne s’attache pas uniquement à la situation belge, en effet, c’est la situation de tous les travailleurs européens qui l’interpelle. Outre ce chapitre «Destruction du lien social », la députée européenne démontre comment nous allons droit dans le mur au travers d’autres chapitres comme notamment « Le darwinisme social » (cher aux libéraux réformateurs pour lesquels les plus faibles n’ont pas de place dans notre société), «La flexibilité individuelle et le stress», «Les risques des restructurations», «Le choc des fermetures» (avec ses deuils, ses suicides, ses violences). Son dernier chapitre «Les ambassadeurs de l’Europe», donne cependant une lueur d’espoir aux travailleurs qui pourraient et devraient même forger une nouvelle alliance citoyenne, Véronique De Keyser, rappelant que ce sont quand même les travailleurs qui sont la les véritables racines de l’Europe.

Un livre né d’une révolte

Véronique De Keyser, militante de longue date au Parti socialiste, présidente du «Mouvement de la Gauche européenne», est membre du Parlement européen où elle est coordinatrice socialiste à la Commission des Affaires étrangère. Elle s’y est d’ailleurs illustrée pour ses prises de position lors des débats sur la paix au Moyen Orient, les Droits de la Femme, des Minorités, de la Défense des libertés publique dans le contexte de la lutte contre le terrorisme. Elle a aussi été chef de la mission d’observation de l’Union européenne lors des élections du 25 janvier 2006 en Palestine.
Docteure en psychologie du travail et professeure à l’Université de Lège, Véronique De Keyser a mené une carrière de chercheuse de haut niveau dans les domaines de la sécurité industrielle et nucléaire, de la fiabilité humaine an aéronautique, de l’intelligence artificielle.

Elle nous explique pourquoi elle a écrit ce livre : « Ce livre est né d’une révolte. Pour moi qui avait passé près de trente ans dans les entreprises, à dépister les risques et à prévenir les erreurs humaines, la découverte de la manière dont l’Europe favorisait ces risques en appelant de ses vœux une flexibilité tous azimuts, a été un choc. J’avais connu l’époque de la CECA (Communauté Economique du Charbon et de l’Acier), avec les premières recherche sur les relations entre la structure des organisations et la sécurité des travailleurs et je voyais la même Europe, amnésique, mettre en avant des modèles organisationnels de libéralisation et de privatisation qui étaient de véritables pièges aux accidents. Je lisais éberluée des appels sans nuance au concept de « flexicurité » alors que sa seule ambition est de minimiser le coût financier des transitions entre travail et non travail, en gommant d’un trait les drames et les atteintes psychologiques des restructurations, des délocalisations, des licenciements. Hier, les victimes des accidents de travail avaient un nom. Aujourd’hui, elles sont anonymes et toujours un peu coupables de n’avoir pas su s’adapter, de n’avoir pas su, à temps, « saisir leur chance », « relever le défi ». L’hypocrisie des discours technocrates m’a heurtée au moins autant que ces drames. Même les suicides, de plus en plus fréquents sur les lieux de travail n’ébranlent pas les certitudes de ceux qui croient qu’une flexibilité accrue du marché du travail permettra à l’Europe de maîtriser la mondialisation galopante. Cette flexibilité est le cache sexe misérable d’un capitalisme financier qui n’a rien à voir avec le progrès économique et social. C’est à la fois de l’Europe et du travail que ce livre parle, de l’écart grandissant entre la bulle européenne et le terrain, mais aussi de l’émergence d’autres formes de luttes, porteuses d’espoir et de sens.»

Un appel au bon sens de la gauche

Un extrait de son dernier chapitre devrait être lu attentivement par tous les militants de gauche, les décideurs de la gauche, les forces vives de la gauche, car il ne manque ni d’intérêt ni de pertinence : « Actuellement, l’Europe refuse radicalement de reconsidérer le modèle ultralibéral dans lequel elle s’est engagée. Et pourtant il est clair, quand on analyse de près la situation, que la forme de mutation qu’elle favorise pour faire face à la mondialisation accroît les inégalités et la violence économique plutôt que de les faire disparaître. La flexibilité est une affaire de riches. Elle profite aux multinationales, elle profite à ceux qui ont la connaissance, la maîtrise des codes culturels, la capacité de généraliser. Aux diplômés plutôt qu’à ceux qui possèdent l’expertise du terrain, pourtant si précieuse pour les entreprises. Les maîtres du détail, les experts du singulier du concret sont perdants dans ce jeu. Le changement a un sens, la flexibilité n’en a pas. C’est une invention des technocrates pour des technocrates, ceux qui surfent sur les réalités, mélangent les idiomes, sont à l’aise partout, manquent de racines mais ne manquent pas d’air. S’ils deviennent les maîtres de l’Europe, celle-ci court à sa perte. Changer oui. Mais savoir où on va, accentuer le contrôle social, se battre, négocier, riposter. Pas devenir flexible ! Participer à un changement nécessaire, car il est vrai que le monde change et que les défis sont grands, mais en distinguant clairement où sont les enjeux, les conflits d’intérêts, les nouveaux pauvres et les nouveaux riches. »

Un livre qui vient à point et qui devrait faire réfléchir à l’aube de la formation d’un nouveau gouvernement dans lequel les réformateurs libéraux (qui se disent les vainqueurs des dernières élections même s’ils ont perdu des sièges) n’ont pas beaucoup d’état d’âme sur la condition du travailleur belge en général et européen en particulier. Pour autant que l’argent rentre dans les poches de qui on sait.

Gaston LECOCQ


«Petits CRIMES sans importance- La flexibilité au travail en Europe » 133 pages Editions Luc Pire.

Les photos, de haut en bas :

- La couverture du livre
- Véronique De Keyser
- La députée européenne sur le terrain ce lundi pour la défense des femmes lituaniennes qui souhaitent obtenir le droit à l’avortement en face de l'ambassade de Lituanie.