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Culture

Mis en ligne le 23/11/2007

Maurice Béjart n’est plus


C’est dans la nuit de mercredi à jeudi, dans une clinique de Lausanne que Maurice Béjart, l’un des plus extraordinaires danseurs et chorégraphe que le monde ait connu au 20ème et au 21ème siècle s’est éteint à l’âge de 80 ans, quelques semaines avant que sa dernière œuvre « Le Tour du monde en 80 minutes » ne soit créée. Nous n’allons pas tracer ici sa biographie, d’autres, et ce dans pratiquement tous les médias du monde le feront mieux que nous.
Pour rendre hommage à cet homme hors du commun, je vous fais revivre une rencontre que j’ai eu avec lui alors que j’étais tout jeune journaliste. Une rencontre inoubliable.

Il m'a fait découvrir la danse

C’était le 5 ou le 6 octobre 1971. Ce soir là, à Forest National, le « Ballet du XXème Siècle » effectuait son ultime «générale» de « Nijinski Clown de dieu », un spectacle monté et mis en scène par Maurice Béjart à l’occasion d’un gala donné pour les 25 ans de l’UNICEF.
A l’époque, j’étais jeune journaliste à « La Wallonie », je n’y connaissais rien en ballet, mais j’avais envie de savoir. D’autant qu’à l’époque, Maurice Béjart commençait à faire les gros titres un peu partout. La rédaction du journal qui n’était pas plus friande que ça sur le sujet, m’avait laissé carte blanche. Je devais me débrouiller pour rencontrer celui que l’on nommait déjà le « maître » de la danse contemporaine. Un bref contact avec le secrétariat de Béjart me signala qu’il était d’accord de me recevoir après la « générale » à laquelle je pouvais assister. Direction Bruxelles.

Ce soir là, j’ai découvert la danse et un homme hors du commun. Pendant plus de deux heures, les tripes littéralement nouées par les musiques de Tchaïkovski et de Pierre Henry (que je connaissait à peine par son « Concerto pour une porte et un soupir » et qui ne m’avait pas vraiment convaincu à l’époque) habillement mélangées, avec en prime la voix inoubliable de Laurent Terzieff déclamant des textes de Nijinski pendant qu’évoluaient , sous l’omniprésence du « maître », des danseurs et pas des moindres, tels que Jorge Donn, Suzanne Farell, et bien d’autres ainsi que tout le Ballet du XXème Siècle.
Au cours de cette répétition, j’ai vécu de très grands moment et notamment cette union, cette véritable osmose entre Maurice Béjart et ses danseurs, même si parfois le maître semblait insatisfait.

Simple et humble

Mais dans mon fort intérieur, au fur et à mesure que le spectacle s’écoulait, je me demandais ce qu’un petit journaliste ignorant tout du sujet allait bien pouvoir demander à quelqu’un comme Maurice Béjart.

Ce dernier, après la répétition, tout en venant s’asseoir dans les gradins à mes côtés, a vite compris mon malaise et c’est avec l’humilité qui sied aux vrais « grands hommes » qu’il rompit la glace en me parlant de son spectacle.
Pendant plus d’une heure, il m’expliqua pourquoi il avait appelé ce spectacle « Nijinski Clown de dieu », comment il avait choisi, pour son décors sonore vraiment époustouflant de mêler subtilement la Symphonie Pathétique de Tchaïkovski et la musique concrète de Pierre Henry.
A propos de Nijinski il m’avait dit : « J’ai essayé de créer, en marge de sa vie, un cheminement secret où le cœur, les idées, les fantasmes vont vivre et danser. C’est le ballet imaginaire auquel Nijinski avait pensé lors des derniers moments de sa vie. Il lui avait donné le titre : « « Un jeune homme cherche la vérité dans la vie », un ballet où l’on retrouvait le triangle classique de la tragédie : le jeune homme, la femme, le maître ».
Nijinski Clown de dieu était aussi une fameuse rétrospective historique parce qu’il a permis aux spectateurs de découvrir quelques grands moments de l’époque des ballets russes de Diaghilev (le chorégraphe qui a fait découvrir Nijinski mais qui l’a aussi poussé vers la folie) avec des extraits du Spectre de la rose », L’après-midi d’un faune, Shéhérazade, Petrouchka, dansé dans le costume exacte que portait Nijinski à l’époque.

A propos de la fusion Pierre Henry Tchaïkovski : « On travaille souvent ensemble, comme toujours, on s’aime beaucoup et on se connaît bien. Et c‘est justement cette compréhension mutuelle qui nous a permis de réaliser cette union entre deux styles, entre deux mondes…La tradition, l’élan romantique et le sentiment russe sont traduits par Tchaïkovski, celui-ci incarnant vraiment le ballet russe du XIXème siècle. Quant au modernisme et à l’actualité de Nijinski, la partition de Pierre Henry y ajoute une note d’onirisme et une explosivité tellurique qui était à la base de l’art de Nijinski »
C’était de cette manière que Maurice Béjart avait voulu rendre hommage à Vaslav Fomich Nijinski, qui domina une époque de l’histoire de la danse. C’était en 1909 lors d’une tournée des Ballets russes dirigés par Diaghilev à Paris que Nijinski devint une véritable étoile.

Après nous avoir un peu dévoilé la suite de sa saison qui devait le conduire de New-York à Paris en repassant par Bruxelles, Maurice Béjart redescendit les gradins et c’est presque dansant, presque volant (il était près d’une heure du matin) qu’il traversa la piste ronde (ronde comme un oeil), comme l’avait imaginé Nijinski le Clown de dieu.
Il est intéressant de rappeler que le 10 septembre 1957 (il y a 50 ans) , lors des toutes premières «Nuits de septembre », Maurice Béjart créa et dansa Pulcinella, une pièce pour 14 danseurs.
Le 21 décembre 1967, pour la toute première fois, le « Ballet du XXème siècle » se produisait à Liège, à l’Opéra Royal de Wallonie, où Maurice Béjart y présenta : « Jeux » de Debussy, «l’Orage» de Rossini,«La Herse» d’Ikuma Dan et son célébrissime «Boléro de Ravel».

Lorsqu’en 1960, il créa à Bruxelles son «Ballet du XXème siècle», Maurice Béjart était déjà le chorégraphe du 21ème Siècle.
Aujourd’hui, l’homme qui a véritablement révolutionné l’art chorégraphique et qui lui a permis de faire connaître la danse dans presque toutes les couches de la population (la danse était réservée aux élites) est probablement en train de faire danser d’autres étoiles. Encore merci Maurice, pour ces grands moments.





Texte et photos exclusives : Gaston LECOCQ