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En Ville

Mis en ligne le 13/02/2007

OK pour la délivrance d’héroïne sous contrôle à Liège


Dès son entrée en fonction comme bourgmestre de la Ville de Liège (29 novembre 1999) Willy Demeyer a fait du problème de la toxicomanie en Cité ardente, son cheval de bataille.
Pas besoin de le répéter, tout le monde le sait et c’est prouvé: c’est la toxicomanie qui est à la base de près de 75 % de la criminalité urbaine et qui génère (mais aussi avec d’autres intervenants : presse à scandale, discours démagogiques, violence télévisuelle etc…) le fameux sentiment d’insécurité qui détruit petit à petit la vie sociale des grandes cités.
En parfaite connaissance de cause, parce qu’il est allé voir ailleurs (Suisse, Espagne…), parce qu’il s’est entouré des avis de spécialistes de notre université, parce qu’il a demandé la collaboration du Parquet de Liège et de la police, Willy Demeyer s’est attaqué au problème. Mais comme il devait le répéter plusieurs fois, ce n’est seule que la Ville de liège peut parvenir à des résultats, il y a des collaborations nécessaires avec le gouvernement fédéral (Santé publique et Justice notamment), des consensus à avoir avec les pays étrangers et surtout des mentalités à changer.
Ce lundi matin, au Centre de Presse International de Bruxelles (Résidence Palace), entouré du professeur André Lemaître (Criminologie ULg), des ministres de la Justice et de la Santé publique, Laurette Onkelinx et Rudy Demotte, le bourgmestre liégeois Willy Demeyer (photo ci-dessous) a enfin pu annoncer la mise en place d’une expérience pilote en matière de délivrance contrôlée d’héroïne à Liège qui est probablement un des moyens (avec la prévention et la répression évidemment) les plus efficaces pour enrayer le désastre de la toxicomanie à l’héroïne.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agira pas d’offrir (comme l’a d’ailleurs écrit fort cyniquement et injustement « La Meuse » de ce mardi matin) de l’héroïne aux toxicomanes pour qu’ils puisent éventuellement la revendre ensuite (qui est aussi une autre idée fausse largement répandue par certains opposants politiques de Willy Demeyer).
C’est parce que ce sujet est très sérieux, parce que les enjeux sont très importants et parce qu’il ne faut pas dire n’importe quoi, que nous vous livrons ci-dessous l’entièreté de ce qui a dit lundi matin.

Situation en Belgique

Certaines personnes dépendantes de l'héroïne depuis de nombreuses années sont dans une situation de dégradation physique, psychique et sociale importante. Aucun traitement actuel n'améliore leur situation. Dans une perspective de santé publique, il s'agit de ne pas abandonner ces personnes sans traitement. Pour ces personnes qui ne tirent plus aucun bénéfice des traitements existants, des pays européens ont, depuis plus de 10 ans, expérimenté une méthode qui montre des résultats positifs sur les plans de la santé, des comportements à risque et de la criminalité : un traitement assisté par diacétylmorphine (appellation pharmaceutique de l’héroïne).
Résultats des expériences menées dans les autres pays
L’expérience de traitement assisté par diacétylmorphine a été évaluée dans 4 pays européens : en Suisse (en 1996), aux Pays-Bas (en 2001), en Allemagne (en 2005) et en Espagne (en 2005 également). Ces expériences concluent à l'efficacité supérieure du traitement assisté par diacétylmorphine par rapport au même traitement à base de méthadone pour le groupe cible : taux de rétention supérieur, amélioration de l’état de santé général du patient, baisse des comportements à risques, diminution des actes de délinquance.
Dans ces 4 pays, le traitement à base d'héroïne n'est plus au stade expérimental et, depuis 10 ans, quelques milliers de patients ont été traités de cette manière. Les modalités du traitement sont similaires dans les quatre pays : délivrance de diacétylmorphine dans un cadre strict, sous contrôle médical, associé à un traitement psychosocial. Le groupe cible est également identique : des patients dépendants des opiacés depuis des années, en mauvaise santé physique et mentale et en échec thérapeutique avec les traitements existants. Le nombre de patients concerné est faible en raison des conditions très strictes d’inclusion.

Objectifs du projet pilote liégeois

Etant donné le caractère globalement positif des expérimentations étrangères, il a été décidé de tester cette offre thérapeutique par la mise en place d’un projet pilote à Liège. Son objectif est de comparer un traitement à base de diacétylmorphine avec un traitement à base de méthadone. Les patients seront répartis également entre 2 groupes : l’un recevant de la diacétylmorphine et l’autre de la méthadone, le reste du traitement sera semblable.
Les patients du projet auront un suivi psychosocial similaire assuré par les institutions d'aide existantes. Ce projet pilote permettra de déterminer si, dans des conditions égales de prescription, un traitement assisté par diacétylmorphine peut apporter une plus-value aux patients par rapport au même traitement assisté par méthadone. Cette expérimentation vise aussi à évaluer les conditions idéales d'implémentation d'un tel traitement en Belgique.
L'objectif final du traitement assisté par diacétylmorphine est ainsi résumé par la Suisse :
«La prescription médicale d’héroïne a pour objectif général d’inciter les personnes fortement dépendantes à se (ré) insérer dans le réseau sanitaire. Ce traitement vise donc surtout à améliorer l’état de santé somatique et/ou psychologique, à favoriser une meilleure intégration sociale (aptitude à travailler, distanciation du milieu de la drogue, réduction de la délinquance) et à sensibiliser à la responsabilité personnelle dans la prévention du VIH/sida et des hépatites. On (re)crée ainsi des conditions de vie susceptibles de mener, à plus long terme, vers une existence exempte de drogues. »

Description du projet pilote

Ce projet se déroulera à Liège car il s'inscrit dans le plan stratégique en matière de drogues que la Ville a élaboré. Ce plan stratégique traite la problématique des drogues d'une manière globale et intégrée et il repose sur 4 piliers : la prévention, la thérapie, la réduction des risques, la répression. Le projet pilote de traitement assisté par diacétylmorphine fait partie de l'axe "action thérapeutique" de ce plan stratégique.
Concrètement, le traitement consiste à délivrer de la diacétylmorphine (c'est-à-dire de l'héroïne pharmaceutique) à une personne dépendante de l'héroïne sous la supervision d'une équipe médicale et dans un cadre clinique strictement contrôlé, avec un traitement psychosocial soutenu.
- Nombre de patients et ligne du temps
Deux cents patients seront intégrés dans le projet pilote. Ils sont répartis en deux groupes de 100 patients chacun : l'un des groupes recevra un traitement assisté par la diacétylmorphine et les patients de l'autre groupe recevront le même traitement assisté par la méthadone. La période de recrutement de ces 200 patients est de 12 mois. Les patients seront traités aussi tôt que possible après le recrutement pour éviter de perdre des patients à la suite d'une trop longue période d'attente. Chaque patient sera traité et suivi par l'équipe scientifique pendant 12 mois. Cela porte donc la durée du projet pilote à 2 ans.
- Critères d'inclusion
Les 200 personnes qui seront intégrées dans ce projet seront des personnes dépendantes depuis plusieurs années et qui ont connu des échecs avec le traitement méthadone.

Un futur patient doit répondre à des critères d'inclusion stricts : être citoyen belge ou résident légal en Belgique ; être domicilié dans l'arrondissement judiciaire, être âgé de 20 ans au moins ; consommer quotidiennement de l'héroïne depuis au minimum 5 ans ; être injecteur ou inhalateur ; avoir échoué à de multiples reprises avec les solutions de traitement actuellement disponibles OU n'avoir pas accès à l’offre de soins existante en raison de leur situation (psychologique, sociale, etc.) ; pour les femmes, utiliser un moyen de contraception efficace ; donner son consentement éclairé.
En pratique, la prescription et la délivrance de diacétylmorphine seront gérées par une équipe comprenant un psychiatre, un médecin généraliste, un chef infirmier et une équipe d'infirmiers dans un centre dépendant d'un hôpital.
C’est ainsi que quand un patient correspondra aux critères d'inclusion et qu'il rentrera dans le groupe diacétylmorphine, il sera tout d'abord vu par le psychiatre du centre qui déterminer la prescription adaptée pour ce patient. L'équipe médicale expliquera au patient le règlement d'ordre intérieur du centre et, notamment, les règles d'hygiène et de prévention qu'il devra apprendre à suivre. Le patient devra se rendre 3 fois par jour et 7 jours sur 7 dans le centre de délivrance pour recevoir la diacétylmorphine. Lors de chaque consultation, un infirmier surveillera les patients qui rentrent dans la salle d'attente. Pendant ce temps, un autre infirmier préparera la dose nécessaire pour le patient sur base de la prescription du psychiatre. Ensuite, la diacétylmorphine sera administrée, sous forme d'inhalation, de comprimés ou d'injection, sous la surveillance d'un infirmier. Pendant les heures de consultation, selon le nombre de patients en traitement, entre 2 et 4 membres de l'équipe médicale devront être présents en permanence pour surveiller la délivrance de diacétylmorphine pour chaque patient.
- Traitement psychosocial
Le traitement ne se limitera pas à la prescription de diacétylmorphine ou de méthadone. En dehors de leurs visites au centre de délivrance, les 200 patients devront aussi poursuivre un traitement psychosocial auprès d'une des institutions partenaires spécialisées dans le traitement des assuétudes. Ces institutions auront au préalable signé avec les responsables du projet pilote une convention dans laquelle elles s'engagent à assurer un suivi déterminé à ces patients. Ces institutions participeront également au recrutement des patients en référant vers le projet pilote leurs patients qui correspondent aux critères d'inclusion.
La gestion du traitement psychosocial par des centres qui prennent actuellement en charge les patients, permettra d'assurer une certaine continuité par rapport aux traitements précédents. D'un autre côté, les patients qui sont acceptés dans le projet pilote et qui ne sont pas en traitement dans une institution existante seront eux immédiatement intégrés dans une de ces institutions d'aide spécialisées.
- Evaluation scientifique
Une équipe de chercheurs universitaires assurera l'évaluation scientifique du projet en analysant l'évolution de chaque patient sur 12 mois. L'évolution des patients sera étudiée aux niveaux : médical, psychologique, social, criminologique.
L'ensemble du projet sera également évalué du point de vue de son intégration dans le circuit de soins et dans l'environnement urbain. Il sera également évalué en matière d'économie de la santé. Ces résultats seront comparés avec ceux obtenus dans les études étrangères.
- Supervision du projet
Le projet sera supervisé et contrôlé de différentes manières. D’une part, pendant la phase préparatoire avant le début de l'expérience le protocole liégeois devra être adapté à la situation actuelle et à l'expérience acquise dans les pays étrangers. Ce protocole devra être validé par les autorités concernées et être soumis à des experts étrangers.
L'expérience devra également obtenir l'accord d'un comité d'éthique hospitalo-universitaire.
D'autre part, l'ensemble du projet sera supervisé par 3 comités : le Comité d'éthique hospitalo-universitaire sera présent à toutes les phases du projet pilote ; un Comité scientifique avec des experts belges (du Sud et du Nord du pays) et des experts étrangers surveillera le déroulement de l'expérience et l'évaluation scientifique ; un Comité d'accompagnement sera constitué avec les autorités concernées, notamment celles qui subventionnent le projet (cabinets Justice et Santé publique, représentants des autorités politiques de la Ville, coordinateur du projet, parquet, autorités médicales, institution chargée de la recherche, hôpital concerné, etc.). Ce comité sera plus particulièrement chargé du respect des conventions.
Enfin, un coordinateur surveillera le bon déroulement du projet, organisera le comité d'accompagnement et le comité scientifique mais également favorisera la communication et les liens entre les différentes personnes impliquées dans le projet .

Une expérience qui ne doit pas s’arrêter

Cette expérience qui, comme l’a souligné Willy Demeyer, a obtenu l’accord des quatre groupes démocratiques représentés au Conseil communal débutera dès l'automne 2007. Son budget global se chiffre à 3,334 millions d'euros financés à 80% par la Santé publique, à 15% par la ville de Liège et à 5% par la Justice.
Nous sommes, pour notre part, persuadés que cette expérience qui malheureusement dans un premier temps ne concernera que 200 toxicomanes lourds (ils sont environ 3000 pour la grande agglomération liégeoise) constituera un pas important dans la lutte contre ce fléau.
Il ne faudrait pas que, comme cela s’est passé en Grande-Bretagne, dans les année 90, suite à des pressions politiques étrangères (ou économico politiques) qu’on lui donne une fin de non recevoir d’ici trois ans.

L’expérience du Dr John Marks, des résultats surprenants

En 1982 le psychiatre John Marks prend la direction d’une clinique spécialisée dans la prise en charge des usagers de drogues à Widnes, près de Liverpool. Il y pratique la prescription d’une large gamme de drogues, dont l’héroïne, la cocaïne et les amphétamines, comme l’autorise la législation britannique. À partir de 1985 il développe la distribution et l’échange de seringues stériles et associe les usagers eux-mêmes à cette expérience de « harm reduction ». Des résuktats dès 1990 : « Grâce à la distribution gratuite et médicalement contrôlée d’héroïne, et à une politique de suivi médical et d’accompagnement psychologique, nous avons réussi à maintenir à zéro - je dis bien à zéro - le taux d’infection de nos clients par le sida. Par ailleurs, le nombre de délits dans lesquels ils sont impliqués à baissé de 93%, d’après les chiffres officiels de la police. Dans les deux villes où nous sommes installés, l’incidence des nouveaux cas de toxicodépendance représente maintenant moins de 12% du taux moyen constaté dans le reste de la région». Malgré ces résultats sans équivalent « l’expérience de Liverpool » sera arêtée par le gouvernement Thatcher : incompatible avec l’idéologie prohibitionniste promue sous pression américaine.





Gaston LECOCQ