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En Ville

Mis en ligne le 02/11/2006

Liège dans la cour des Grands


Ce lundi 6 novembre, le chantier pour la finition (architecture et aménagement internes) du Grand Curtius, en Féronstrée, débute. Trois maïorat – Schlitzs, Dehousse, Demeyer – ont planché sur le complexe muséal EMAHL(Ensemble Muséal d’Arts et d’Histoire du Pays de Liège), à inaugurer fin 2008. Pour combien de visiteurs ? André Gob, professeur de muséologie à l’ULG, prédit « 100.000 par an : le triple, surréaliste - 300.000 annoncés dans les années 1990 – a été claironné pour séduire les bailleurs de fonds. C’est très courant ». Le méga paquebot de 46,3 millions d’E publics – toujours sans conservateur – va-t-il boire la tasse? « On joue dans la cour des Grands », frémit le coordinateur scientifique du projet, Claude Gaier. Le Curtius, doté de l’évangéliaire de Notger assuré pour 25 millions d’E, demandera-t-il d’affréter des Thalys ? En fait, les Art anciens ne seront pas le – mais l’un - des pôles pour revernir le damier muséal terni : des projets d’envergure internationale émergent pour les Arts modernes – notamment en aérien sur le MAMAC à la Boverie, près de la gare TGV 2008. La Fondation « Liège Patrimoine », à présider par l’échevin sortant (18 ans) de la Culture Hector Magotte, lancera un appel européen pour un conservateur des collections du Grand Curtius.

Time is money

La saga Curtius a commencé au début des années 1990, avec l’ambition de regrouper les collections du Verre, des Armes, d’Archéologie et Arts Décoratifs, et d’Art Religieux et Art Mosan. Après étude de faisabilité de la Ville, la SPI+ entre dans la danse. L’appel d’offre européen désigne le groupe français Repérage, et les architectes belges André Dupont et Pierre Blonden. Mais les partenaires ne s’accordent pas. La SPI+ joue l’arbitre : en 1995, Repérage reprend le projet. Mais l’ensemble muséal, prévu perpendiculaire à la Meuse entre Féronstrée et le quai de Maastricht, selon les désidératives de l’ancien échevin de l’Urbanisme William Ancion, devient « très bizarrement », nous dit Jean Maurice Dehousse - bourgmestre à l’époque, parallèle au fleuve. Le volte-face implique la démolition de la maison De Wilde et la construction d’un parallélépipède de verre. Le dossier dérape : « Time is money », concluent aujourd’hui en choeur Jean Maurice Dehousse et Sophie Leclercq, maître d’ouvrage SPI+ déléguée pour le Curtius. Le tournis des recours au conseil d’Etat contre le désormais décrié « Méga Musée » débute.

Le 1er décembre 1996, la SPI+ introduit un recours en extrême urgence pour respecter le délai du 31 décembre des Fonds européens. Mais en 1997, le parallélépipède de verre s’écroule sur papier : la Ville perd 3,2 millions d’E. Repérage, lassé, jette l’éponge. En 2002, les partenaires Dethier&associés, PHD, et Lesage&Satin, terminent la restauration extérieure et connectent les hôtels de maître côté Meuse via une charpente en béton. L’îlot Curtius est alors une coquille vermillon/gris vide. En 2000, le nouveau bourgmestre, Willy Demeyer, associe les opposants au débat pour un climat plus serein. La SPI+ évince le bureau parisien Menu&O’Byrne : « Les détails du dossier, à priori séduisant, étaient déficients ». Le procès est toujours en cours. L’adjudication de 2005 désigne les architectes Paul Hautecler et Jean-Marc Huygen, ainsi que les entrepreneurs Galère (Chaudfontaine) et Monument Hainaut (Tournai) pour la finition. Le ministre wallon du Patrimoine Michel Daerden vient d’approuver l’arrêté pour les subventions… Ce lundi, le chantier dans la coquille vide, toujours équipée à 110 volts, démarre. « Cela avance enfin », souffle la SPI+. L’investissement total s’élève à 46,4 millions d’E, dont 21,4 millions de subventions Feder, Région, Communauté française et province.

Frilosité liégeoise

Les 5200 objets à exposer (sur 120.000) sont définis. La finition du moule de 10.000 m2, toujours électrifié à 110 volts, « est un défi, insiste Claude Gaier : les murs sont nus. Il faut définir l’emplacement des vitrines et leur contenu, pour un parcours attractif ». Il se dit frappé par « la frilosité liégeoise pour l’innovation ». Et d’imputer le conservatisme aux cicatrices « du syndrome place Saint-Lambert, de la dépression économique et du leadership belge du particularisme local, à l’opposé du jacobinisme français : agir, c’est se condamner à l’imperfection, mais c’est fondamental ». Il rejoint ainsi le bourgmestre liégeois Willy Demeyer, interpellé dernièrement sur la démocratie urbanistique : « Il faut consulter, nous répondait-il, mais il faut aussi décider. Si nous consultons 200 personnes, nous avons parfois 200 avis différents, avec le risque de ne rien décider, ce qui a posé problème par le passé ». Quid de l’avenir ? Le GRE (Groupe de Redéploiement Economique) négocie notamment avec l’Hermitage russe pour un pôle liégeois international, et Jean Maurice Dehousse apprenait « le week-end dernier un projet de collaboration avec le musée de la ville du Luxembourg (Art moderne, public pour 50% belge, français, allemand, argentin, anglais, américain, chinois, japonais ) pour rénover le MAMAC » - Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain… provisoire depuis l’Expo Universelle 1905. Scientifiquement, l’extension en souterrain du MAMAC a pris l’eau : « Cela nuira au parc centenaire de la Boverie, argumente André Gob. D’autre part, la proximité de la Meuse et de sa nappe phréatique sont un danger ». Et de rappeler les crues en 2002 : « Au Louvre, les caves du 19è siècle ont été immédiatement vidées ». Jean Maurice Dehousse s’ébroue : « En aérien, contre la noyade ! »

L’assiette du voisin

André Gob a « entendu parler » de 50 millions d’E pour le Curtius. Qu’en conclure ? D’abord un lynchage médiatique, répond-il en substance, après amalgame des coûts des différentes phases. Mais les prix ont flambé au fil des avatars : « Oui. Mais 30, 40, 50 ou 60 millions d’E ? Pour un projet de cette ampleur, l’important est d’être à la hauteur ». Il note que « cette fois, Liège n’a pas à se plaindre. C’est une habitude bien wallonne de regarder dans l’assiette du voisin : Liège vers Mons et Mons vers Charleroi ». Il a défendu le contesté immeuble de verre « pour connecter les différentes parties du quadrilatère ». L’accolement moderne est souvent polémique : « La pyramide au Louvre a suscité les mêmes oppositions. François Mitterrand a décidé : je suis sûr que si aujourd’hui on voulait la démolir, les opposants de l’époque feraient une pétition pour qu’on la maintienne ». Selon lui, « ces polémiques n’ont qu’un temps ».

Mais à Bruxelles, les habitants ont obtenu le Musée d’Art Moderne en souterrain aux Beaux-Arts : « Les autorités ont reculé. Résultat : la visibilité de l’art moderne est problématique, comme si on était honteux de ce musée caché en sous-sol ». Jean Maurice Dehousse conclut : « Liège n’aura pas le musée super look Arts anciens dont elle a besoin. Il faut se contenter d’une amélioration incontestable des vieux musées. Il faudra s’y habituer. Les fantaisies ont coûté de l’argent et de l’énergie. Le folklore liégeois n’a pas de prix ». La Communauté urbaine lilloise a lancé un programme de manifestations sur la lancée de « Lille 2004 capitale européenne de la Culture », avec à la clé des recettes horeca, restos, hôtels, commerces. En 2002, c’était Mons. Quid du PASS montois de 12.000 m2 ouvert en 2000 sur l’ancien charbonnage classé Crachet-Picry ? « La prévision de 75% de la couverture des coûts était un appât budgétaire, répond André Gob. Le déficit est récurrent ». Et le Bilbao espagnol géré par la Fondation Guggenheim ? Le bâtiment conçu par Frank Gehry « même vide - serait une attraction, mais un musée n’est pas le Paradisio : même le zoo d’Anvers ne vivrait pas sans subside ». Mais il est le portefeuille de l’horeca voisin.

Une BD Curtius

Le fil rouge du Curtius est la chronologie socio-culturelle depuis 2000 ans avec des portes ouvertes sur les Armes, le Verre, la collection léguée par les barons Duesberg… L’évangéliaire de Notger est assuré pour 25 millions d’E - alors que les statistiques d’Interpole répertorient peu de vol (moins de 10%) dans les musées européens. « Les valeurs d’assurance sont un peu arbitraires, réplique Claude Gaier. Mais cela indique que la Ville y attache un très grand prix ». André Gob ajoute que « les collections privées, sans catalogue, sont très prisées… ainsi que les églises. Quoique. Dans les églises, il n’y a plus rien à voler, c’est déjà fait. Dans l’ancien Curtius, l’évangéliaire était dans une vitrine blindée : il y a peu de risque ». Claude Gaier nuance : « Les mesures de sécurité électronique et le gardiennage, non encore définies, devront parer à toute éventualité ». Le tableau Basse Sauvenière et Mont Saint-Martin, acheté sur une brocante par la Ville n’est pas… un Picasso, mais reflète l’urbanisme local « à montrer avec des maquettes, du multimédia - et des tableaux, insiste André Gob, pour l’impact émotionnel ». Le Grand Curtius peut-il lancer la Communauté urbaine liégeoise? « Ce serait logique, selon André Gob. Le public sera originaire de Fléron, Embourg, Beaufays, Neupré… ». Jean-Maurice Dehousse collectionne les anecdotes : « Les étroites embrasures meurtrières du Curtius en face des larges fenêtres de la place Saint-Barthélémy ont soulevé la colère de la Ville, sans ébranler la Région qui craignait la perte des crédits (…) Un arrêt du conseil d’Etat a ordonné de stopper le chantier en automne. On a perdu du temps, avec le risque de rater le train des crédits européens. Des toitures étaient enlevées. En hiver, il pleut, il neige parfois. Or l’arrêt s’appuyait sur la protection du patrimoine. Le conseil d’Etat a ensuite reproché à la Ville de ne pas avoir protégé les bâtiments… que lui-même avait mis en danger ». Il envisage « un scénario pour une BD ».

Hector Magotte président de la Fondation

Lors du conseil communal d’octobre, l’affaire Curtius rebondissait avec l’annulation du point à l’ordre du jour pour la « Fondation Liège Patrimoine », puis accord entre l’IAL (Institut archéologique liégeois) et la Ville… et signature, après le conseil, des statuts de la Fondation – prévue en 2004 ! L’accord de majorité prévoit la présidence (bénévole, hors défraiements) par l’échevin Hector Magotte (18 ans à la tête de la Culture). « Disons, acquiert prudemment l’échevin, que ma candidature sera proposée par quelqu’un ». Dans les coulisses, l’accord suscite des mécontentements : « Le centenaire de l’Expo universelle 2005 a été indignement fêté : ça promet (…) Il est pensionné et une pension d'échevin, ce n'est pas mal. Donc, la présidence de la Fondation, avec voiture de fonction est un scandale (…) Le président devrait être le nouvel échevin de la Culture », lancent trois observateurs proches du dossier. Jean-Maurice Dehousse, président de la Commission culturelle jusqu’au 4 décembre, s’esclaffe : « Le nouvel échevin aura d’autres tâches que de plancher sur l’emplacement des pendules ou sur le nombre d’ossements trouvés par l’IAL (Institut archéologique liégeois, 30% des collections du futur Curtius): je suis persuadé qu’Hector Magotte, qui accepte gracieusement le poste et qui a une patience d’ange, fera cela très bien ».

En attendant, Hector Magotte déplore « trois à quatre mois dans la vue pour l’obtention du certificat de patrimoine indispensable pour débuter le chantier ce lundi. Les entrepreneurs doivent mettre les bouchées doubles, pour le délai fin 2008 des Fonds européens ». Les statuts de la Fondation, actés devant le notaire Alain Deliège le 23 octobre, ont été envoyés pour aval au ministère de la Justice et le premier conseil d’administration de la Fondation est prévu mi-novembre. Après 18 ans d’échevinat, Hector Magotte garantit fin 2008 comme terme définitif pour le Grand Curtius. Reste les quelque 100.000 pièces des réserves - disséminées dans des caisses à l’ex Inno, en Hors-Château, au MARAM et à l’arsenal de Rocourt - à regrouper pour 2009 au Val Benoît. Pierre Gilissen, conseiller MR et président de l’IAL, note que « un grand musée avec de mauvaises réserves ne dure pas longtemps ». Le Grand Curtius en chantier ce lundi 6 novembre est donc doté d’une Fondation. Reste à désigner le conservateur de l’îlot muséal. Quand ? Pierre Gilissen grimace : « Il arrivera quand tout sera fait. C’est comme si le successeur de Jean-Louis Grinda (OPR) avait été désigné pour signer le programme de la saison : on a tout fait à l’envers ». Pour Claude Gaier, « la promotion du Curtius dès 2008 sera cruciale pour éviter le retomber du soufflé en 2010 ». Bref, les clés de l’Art ancien entre la Seine et le Rhin sont dans les mains des nouveaux échevins liégeois de la Culture et du Tourisme. La majorité, que nous avons contactée, préfère attendre la publication de l’accord de majorité et la désignation des échevins pour se prononcer sur l’horizon du dossier Curtius.

Article et photos : Terry BODSON

« La saga Curtius » en radio dans l’émission « Quartier Libre » sur Equinoxe FM (100.10 FM) le 6 novembre de 17 à 18 h (rediffusion le 7 de 9 à 10h). Madeleine Merlot, présidente de l’ASBL « SOS Mémoire de Liège » et conseillère communale sortante indépendante ex écolo débattra du dossier, dans l’émission ponctuée d’interviews, au micro de Terry Bodson.