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Musique

Mis en ligne le 20/08/2005

Petite histoire d’un grand orgue : celui de la Salle Philharmonique de Liège

L’orgue est l’instrument polyphonique par excellence et aussi, sans doute, le plus complexe, puisqu’à la fois « à vent » (grâce aux tuyaux où l’air est propulsé) et « à claviers » (grâce aux touches et pédaliers qui libèrent une partie de l’air emmagasiné à pression constante dans un réservoir appelé « sommier »).
Comme l’écrit Anne Froidebise (1), la conception et la réalisation de l’orgue, « architecture, machine et instrument de musique »… « recouvrent un vaste domaine de connaissances dans lequel s’illustrent des artisans maîtrisant tout à la fois l’art de l’architecte, de l’ingénieur, de l’ébéniste, de l’harmoniste réunis en une seule pensée créatrice ».
L’inventeur du premier orgue (hydraulique, l’eau pressant l’air de manière continue et le clavier étant adapté à un groupe d’une dizaine de tuyaux) aurait été, deux siècles avant Jésus-Christ, à Alexandrie, un certain Ctésibios. Mais, comme toute invention, celle-ci découle d’une longue évolution allant de l’orgue à bouche des Chinois jusqu’aux diverses flûtes des Grecs (syrinx ancienne et aulos double).
Chez nous, Pépin le Bref reçut en 757 un orgue pneumatique (avec deux soufflets à main) de l’Empereur de Constantinople, Charlemagne en 807 en obtint un autre du Calife de Bagdad et c’est un prêtre vénitien qui, en 826, en fournit un à Louis le Débonnaire.
Mais quittons la grande histoire et rejoignons Liège.
Sur le territoire de la Ville, Éric Mairlot et Jean-Pierre Félix ont décrit en 1998 une soixantaine d’orgues dont une vingtaine hors d’usage.
Cinq se trouvent au Conservatoire, deux dans des temples protestants, trois sont la propriété de l’ancien directeur de l’Académie de Musique de Chênée, Christian Vaillant. Les autres se trouvent dans nos églises, chapelles et couvents ou écoles comme celle des Bénédictines et celle des Filles de la Croix (et ces deux-là méritent le déplacement ! ).
Des rénovations sont parfois opérées : ainsi, celle des orgues, au buffet polychrome magnifique, de la plus belle de nos abbatiales : Saint-Jacques (cela avait coûté très cher – environ 600 000 €, si nos souvenirs sont bons – à la Ville qui, en 1998, protesta vivement parce que l’État belge avait finalement refusé les subventions pour dommages de guerre, pourtant promises, d’où un procès dont nous ignorons d’ailleurs le déroulement et l’éventuelle issue).
Aujourd’hui notre concitoyen Éric Mairlot « rêve » (secrètement ? …sauf en p. 24 du livre-programme de l’OPL) « que Liège valorise davantage son patrimoine par la restauration d’autres orgues d’importance : Saint-Denis (1589), Saint-Martin (1741), Saint-Antoine/Musée de la Vie wallonne (1624/1839) Saint-Gérard (1841) Saint-Nicolas » (……dont la municipalité aura donc, sans aucun doute, bien besoin).
Quant à Anne Froidebise, son « rêve (pas du tout) secret » est de « voir Liège, à l’image d’autres grandes villes européennes, continuer à se relever de ses prestigieuses ruines organistiques et devenir le siège d’une intense vie culturelle en ce domaine, pour la joie et la fierté de ses habitants » (voir le même livre-programme en p. 32).
L’orgue Schyven.
Pierre Schyven, contre-maître des Établissements Merklin & Schütze, facteurs d’orgues à Bruxelles, avait, en 1870, achevé la construction de l’orgue de transept de la Cathédrale Saint-Paul à Liège. La même année, il reprit l’atelier à son compte et, en 1888, il créa un orgue, d’abord à transmission mécanique avec machine pneumatique, pour la grande salle des fêtes de l’Exposition de Bruxelles.
Le Conservatoire royal de Liège, fondé en 1826-27, obtint la construction de locaux importants Boulevard Piercot (cette construction décidée en 1878 ne s’acheva qu’en 1887 après bien des avatars).
Un journaliste de l’époque écrivait que « la scène – sans décors, sans frises, sans rideau – ressemble à l’intérieur d’une vaste caisse à cigares ».
Cela a bien changé.
En 1889, l’orgue de Schyven était racheté 45.000 francs (l’Etat en prenant à sa charge 20.000, la Ville 12.500 et la Province 4.500).
Un buffet monumental – silhouettant un arc de triomphe - dessiné par l’architecte liégeois Charles Soubre vint compléter, en 1900, cette construction, au prix d’un vingtaine de millier de francs.
L’instrument vandalisé par des soldats allemands lors de la Première Guerre mondiale fut reconstruit et amplifié (un millier de tuyaux) de 1923 à 1925 par le facteur italien Vegezzi-Bossi (de Centallo) qui ajouta notamment un jeu rare de « Concerto de violes ».
En 1939, Maurice Delmotte de Tournai agrandit encore et électrifia cet orgue (cette maison picarde ajoutant en outre, en 1956, des tuyaux de façade en étain).
Et, de 1952 à 1954, le peintre liégeois d’influence cubiste Edgar Scauflaire (apprécié de mon ami Louis Maraîte lors d’une exposition au siège liégeois de la Générale de Banque en 1994) décora de 16 panneaux peints à l’huile les murs entourant l’orgue. Deux allégories font référence aux célèbres musiciens liégeois André-Modeste Grétry et César Franck.
La Salle Philharmonique a été entièrement restaurée de 1998 à 2000.
L’orgue laissé à l’abandon était devenu injouable dans les années 1990.
Mais, lors de la restauration de la salle, un comité d’accompagnement composé de spécialistes définit les grandes lignes d’un projet de rénovation de cet orgue, projet dont l’auteur est le Bruxellois Jean Ferrard, au nom de l’asbl de Sauvegarde des Instruments de musique à Claviers (SIC).
La Manufacture d’orgues Thomas de Ster-Francorchamps démonta l’instrument en 1999 et en fit l’inventaire complet.
En 2002, les travaux furent confiés à deux manufactures d’orgues : la précitée, animée, depuis 2000, par Dominique Thomas, l’aîné des fils du fondateur, et une Luxembourgeoise à Lintgen, dirigée par Georg Westenfelder : 26 personnes (13 pour chaque manufacture) travaillèrent quelque 13.300 heures réparties sur trois ans et demi (vu l’indisponibilité de la salle pendant les activités de l’OPL).
Les ajouts des années 1920 et 1950 furent généralement supprimés, 1947 tuyaux de 1888 furent rénovés et conservés, 1.729 tuyaux neufs les complétèrent (y compris les 23 tuyaux de façades) et neuf nouveaux jeux renforcèrent les aigus et les graves.
L’harmonisation, consistant à la fixation de la sonorité de chaque tuyau (il y en a 3.676, en bois – 6% – ou en métal, allant de la taille d’un crayon – 19,5 cm et 22 gr – à celle d’un tronc d’arbre – 5,50 m et 155 kg) et de chacun des 55 jeux dura plusieurs mois (elle requit 1.400 heures d’activité).
Une nouvelle charpente, une nouvelle soufflerie alimentée par une turbine d’une puissance de 2,5 CV, de nouveaux sommiers (supports des tuyaux), une nouvelle transmission électrique avec console mobile, un combinateur électronique permettant d’enregistrer jusqu’à 4.000 combinaisons de jeux et de nouvelles « boîtes expressives » furent construits.
Tout cela a un prix : 604.268, 65 €, TVA comprise. Ces 24.376.380 anciens francs belges ont été pris en charge par la Région wallonne (78,24%) et par l’Orchestre (20%), les Amis de celui-ci (1,32%) et le Conservatoire (0,44%) assumant le solde. Les institutions qui privilégient Bruxelles (État fédéral et grandes Communautés) se sont, bien entendu, gardées de toute intervention.
Il est évident que pour le patrimoine musical majeur de la Wallonie, cette renaissance du grand orgue de la Salle Philharmonique de Liège constitue l’événement de cette saison 2005-2006.
À la fin du premier tome de son Histoire de la Musique, l’Encyclopédie de la Pléiade, sous la plume de Norbert Dufourcq, nous parle longuement de l’œuvre pour orgue de Jean-Sébastien Bach, mais se demande en conclusion s’il ne s’agit pas là d’« un art sans descendance ». « Si la polyphonie a vécu (…), l’orgue qui en a été le résumé, le symbole, le serviteur avec Bach, continue-t-il de vivre ? » interroge Dufourcq qui poursuit : « Bien téméraire qui le prétendrait (…) le XIXe siècle a donné naissance à un autre instrument qui a tué l’ancien : l’instrument orchestral et symphonique, dont la conception et la composition allaient à l’encontre des besoins sonores inhérents à l’écriture polyphonique ».
Le Festival inaugural organisé par Jean-Pierre Rousseau pour célébrer la renaissance du grand orgue de notre Salle Philharmonique pourra témoigner des potentialités de mariage harmonieux de tels instruments : grands orgue et orchestre. Nous vous présentons le programme de cette semaine de fêtes, majoritairement gratuites, ci-dessous.


(1)Voir le deuxième dossier de la Commission royale des monuments, Sites et Fouilles de la Région Wallonne, Musique et patrimoine, imprimé chez Chauveheid en 1995 .
Mais voir, aussi et surtout, le très remarquable recueil intitulé « Orchestre philharmonique de Liège 2005/2006 : amours, délices et orgues » qui est l’œuvre collective d’une dizaine de responsables (J.-P. Rousseau, S. Dado, É. Mairlot, S. Meers) et de spécialistes amis de l’OPL (J. Lejeune, E. Corswarem, C. Drèze, Chr. Levaux, C. Lambeau et H. Marneffe).
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Jean-Marie Roberti