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Bouquins

Mis en ligne le 07/07/2006

La presse clandestine de Seraing : un ouvrage collectif sérieux et émouvant


L’Institut d’Histoire ouvrière et sociale, accessible aux étudiants, chercheurs et tout citoyen qui s’intéresse au passé pour comprendre l’avenir, possède une collection de documents politiques extraordinaire qui a été en grande partie constitué par Michel Hannotte, tout récemment parti rejoindre la mémoire du monde au paradis des bibliothécaires… L’histoire de La presse clandestine de Seraing » Michel Hannotte en fut le directeur de recherche, est devenu un livre aux éditions du Cerisier. Micheline Zanatta, Jeanne Marie Noiroux, Lily Rochette-Russe en sont les auteurs.

Au départ de l’administration d’Ougrée…

Ils nous offrent un regard sur un quotidien qui n’avait rien d’une drôle de guerre, et nous font participer à un état d’esprit au travers de ces plumes de combat, qui ont reforgé la démocratie et constitué le socle de notre sécurité sociale

Ce qui fut appelé « la presse clandestine » est né en banlieue liégeoise à l’administration communale d’Ougrée. Une « résistance » bien antérieure à l’invasion de l’URSS par les armées allemandes. Les premiers journaux sortent en mai 1940. Ce feuillet clandestin s’appelle radio Patacoye.
C’est à Seraing qu’apparaît dans la première année de la guerre de la presse de la résistance : « le Monde du Travail » qui comme « la Voix du Nord » en France deviendra un vrai quotidien d’après guerre.
La presse communiste naîtra et se concentrera dans les usines. Avec un titre « L’exploité ». Ce titre ressuscitera à Charleroi à l’époque de la scission communiste entre pro Moscou et pro Chinois…

Imprimer, distribuer, écrire c’est risquer sa vie…


Imprimer et distribuer un journal dénonçant l’occupant et la collaboration ce n’était ni plus ni moins que risquer sa vie.
Pendant la nuit noire de l’oppression la presse clandestine a été un véritable bol d’oxygène ou des revendications de base concernant la vie courante.
Pouvoir donner à manger à ses enfants, fut un des premiers cris de la résistance. D’articles en articles l’indignation vis-à-vis de l’occupant, le marché noir, les collabos, constituait la trame des journaux clandestins. Sans oublier ce qui avait toute son importance, toute une réflexion politique sur l’avenir après la barbarie. Le pacte de la sécurité sociale dont nous bénéficions à l’heure actuelle s’est forgé dans la lutte clandestine.

L’occupant allemand s’est très vite rendu compte que cette presse clandestine pouvait frapper les esprits et n’avait rien de folklorique et de marginal.
Une ordonnance allemande prononcée en France en 1942, et très certainement appliquée en Belgique au même moment dit ceci : « quiconque aura confectionné ou distribué des tracts sans y être autorisé sera puni de la peine des travaux forcés et dans les cas les plus graves de la peine de mort. »
Les condamnations sont claires. L’envoi dans les camps de concentration transforme la sentence en assassinat pur et simple. Sur les 5000 imprimeurs, diffuseurs de presse que comptera la résistance belge, 3000 perdront la vie.

Des millions d’exemplaires distribués….

Une presse d’opinion aux multiples visages où l’amateurisme du départ se transformera en presse d’opinion aussi lue que la presse soumise à la censure de l’occupant allemand. C’est ce qu’il ressort d’une étude sur l’année 1944.
On estime à 10 à 12 millions d’exemplaires le nombre de journaux tirés sous l’occupation en Belgique.
Les influences politiques ? 5 millions d’exemplaires ont été recensés dans la mouvance communiste, 3 millions dans la mouvance socialiste.
L’institut d’histoire ouvrière, pour la seule commune de Seraing a recensé 293 exemplaires…

Imaginez des jeunes, des jeunes filles, des jeunes gars, des jeunes ouvriers, de jeunes bourgeois, tous ceux et toutes celles qui ont dit non.
Une arme très particulière est inventée que l’on peut voir dans des musées consacrés à la résistance, le lance tract… (la photo)
Si en 1968, les journaux étudiants s’enfiévraient à coups de stencileuses, en mai 40 c’était pareil. Seraing en 1939 c’est un bastion rouge malgré la montée du rexisme. 39,6% pour les socialistes, 30% des électeurs pour les communistes…

Etudiants, enseignants : un vivier de résistance

C’est parmi les étudiants, les enseignants que se trouvera un important vivier de la résistance. Notamment René Klutz jeune enseignant à l’époque (un excellent professeur d’histoire et de français), et qui deviendra le chef d’orchestre de l’UBDB (l’Union Belge pour la Défense de la Paix) dans les années 70. Citons aussi Renaud Strivay directeur des écoles de Seraing, Théo Dejace qui deviendra député communiste à la libération…

La résistance ne se constituera pas d’un coup de baguette magique mais s’appuiera sur des cercles intellectuels et politiques existant à l’époque de la guerre d’Espagne en 1936. Andrée Thonnart enseignante associe ses élèves à l’accueil d’enfants de parents espagnols républicains…
Un instituteur Guillaume Sauvenier écrira les articles du premier journal humoristique sérésien de la résistance « radiopatacoy », humblement dactylographié…
L’antifascisme joue un rôle clé dans la fraternité et la solidarité de jeunes de classes sociales et d’opinions différentes.
A l’école moyenne de Seraing, se tient un cercle de débat qui s’appelle "L’escrime…"

Un patronat qui se venge

L’autre pôle étant le milieu des usines et une condition ouvrière ramenée bien en arrière. Le patronat se venge de l’embellie de 1936 et des premiers congés payés dont nous fêtons les 70 ans.
Dans « l’an 40 » l’historien José Gotovitch n’hésite pas à reproduire les propos scandalisés de la Wehrmacht concernant le patronat belge qui ne nourrissait pas ses ouvriers…. L’occupant allemand avait tout intérêt à une forme de paix sociale…

En juillet 40, un patron charbonnier tente de diminuer les salaires de 15%. La grève est immédiate et les autorités allemandes interviennent pour rétablir les salaires antérieurs, et même dans certains cas, leur augmentation…
Dès mai 40 c’est l’inflation sur le terrain des denrées alimentaires. L’apport en calorie pour la population passe de 2700 à 1350.
La moyenne des salaires est entre 2500 et 3000 francs par mois, un kilo de viande passe de 35 francs à 150 au marché noir. Le pain de 2,88 francs à 50 francs. Les pommes de terre de 2,45 à 11 francs.
Enquête sur « les briquets » de 55 mineurs à la Taille du Gosson en 1941 : »2 ouvriers n’avaient rien du tout à manger, 1 ouvrier avait 2,3 carottes seulement, 7 ouvriers n’avaient que du pain sec, 5 ouvriers avaient du pain avec une pomme ou une carotte, 1 ouvrier avait du pain sec avec un morceau de sucre, 14 ouvriers avaient deux tranches de pain avec du sirop, 3 ouvriers avaient 3 tranches de pain avec de la cassonade… »

Ils sortent de l’ombre….

Des figures emblématiques, des personnages sortent de l’ombre dans le microcosme de la résistance sérésienne et de sa presse clandestine.
Julien Lahaut bien sûr, mais aussi l’avocat liégeois Robert Lejour qui avait été exclu d’un parti communiste sectaire et en prise aux remous du trotskisme et du stalinisme en 1937, créera le journal « Justice libre » à Bruxelles, revient à Liège comme commandant des partisans et est abattu dans sa cellule en mai 1944. André Renard revenu prisonnier d’Allemagne et qui organise les comités de lutte syndicale qui s’opposent au syndicat « patronal » et collaborationniste de L’UTMI mis sur pied hélas par l’ancien président du POB, Henri De Man, grand intellectuel, auteur d’un planisme économique qui lui survivra et ancien camarade de Rosa Luxembourg…
Robert Lambion, qui dirigera bien plus tard la Fédération des métallos liégeois et le quotidien la Wallonie fait aussi partie des frères d’armes. Tout bouge, tout se désagrège, tout se reconstruit ces années là…
Le POB était mort dans la débâcle de 40, pas le socialisme et les socialistes.
Les parlementaires socialistes comme René Delbrouck qui avec le linotypiste liégeois Charles Rahier créeront le Monde du Travail. Rahier socialiste atypique, grande gueule et anticommuniste, Georges Truffaut socialiste, qui organise en 1939 comme échevin liégeois, l’exposition de l’eau, le père de France Truffaut parlementaire socialiste qui habite le quartier Saint Léonard….

Photos et émotions….

L’ouvrage « la presse clandestine de Seraing » est abondamment illustrée de photos de tous ceux qui ont participé au développement de cette presse clandestine liégeoise.

Des photos émouvantes, attendrissantes, saisissant les hommes et les femmes dans toute leur humanité…
Maurice Denis sur le seuil de sa maison avec sa famille, Valère Pagnoul devant son atelier d’imprimerie clandestine dont les vitres étaient chaulées pour se protéger de regards indiscrets
C’est aussi un hommage à ceux qui avaient « cassé leur plume » refusant d’écrire dans un journal créé ou autorisé par l’occupant… Citons René Lieutenant que de jeunes confrères des années 80 considéreront naïvement comme un joyeux drille… et termina sa vie comme chroniqueur culturel à La Wallonie…





L’arme de la différence d’opinions…

L’ouvrage que vient d’éditer l’Institut d’Histoire ouvrière avec les éditions du Cerisier, installées dans le Borinage fait aussi découvrir la richesse des différences d’opinions.



« Churchill Gazette, gaulliste anglophile, l’abbé Ernotte du Collège saint Martin, Louis Neuray militant des ACEC d’Herstal, confident de Julien Lahaut dont le fils sera un syndicaliste de la Place Saint Paul dans le secteur de l’enseignement…
La présence clé des femmes dans cette résistance de « papier ». Citons Aurore Hansen institutrice en chef de l’école communale de Seraing…. Celles qui ne sont pas revenues comme celles à qui l’on doit les souvenirs publiés aujourd’hui…

Le livre peut s’obtenir à l’Institut d’Histoire Ouvrière, 3 avenue de Montesquieu à Seraing. Tel 04.330 84.28.
Courriel : ihoes@swing.be. Site Internet : www. ihoes.be






Jean-Pierre KEIMEUL