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Il y a déja

Mis en ligne le 01/06/2006

Il y a 500 ans…


Pour présenter le quarantième Prince-Evêque de la Principauté de Liège, nous irons tout d’abord faire un tour à Venise. C’est dans cette ville que le 20 novembre 1999 a été découvert, dans les pilotis des petits palais de la Giudecca, une boîte métallique contenant plusieurs centaines de pages dont l’auteur serait, selon toute vraisemblance, le cardinal Girolamo Aleandro né dans le Frioul en 1480 et mort à Rome, le 1er février 1542.
Parti sur les traces d’Erasme mais « en passe d’être écrasé par l’ampleur de sa tâche », le romancier Yvon Toussaint (ancien rédacteur en chef du « Soir ») décide de publier, sous le titre « Le manuscrit de la Giudecca », « un roman sous la forme d’une autobiographie fictive, mais qui respecterait le plus scrupuleusement possible un contexte historique tumultueux ». Dans ce roman, on retrouve Erard de la Marck qui, en quête d’un chapeau de cardinal, se fait conseiller à Liège, de 1514 à 1516, par Aleandro. « Homme de haute stature et au visage carré, Erard de la Marck était ou serait au cours de sa vie prince allemand, évêque français, archevêque espagnol et romain, tout en ne cessant jamais d’être – et avec quelle morgue ! – prince et évêque liégeois » tels sont les premiers traits du portrait tracé par « Aleandro-Toussaint ». « Erard parlait le français, le thiois ou flamand, l’allemand, l’italien et même un peu l’anglais. Il lisait aisément le latin, le parlait passablement, mais l’écrivait avec difficulté. D’où sa recherche d’un latiniste distingué qui prendrait notamment en charge l’abondante correspondance dont il inondait le monde » s’amuse à préciser Girolamino – Jérôme Aléandre - qui avant d’être débauché à Saint-Germain-en-Laye par « Monsieur de Liège » a, fin 1513, été désigné « recteur de l’Université de Paris » pour l’excellence de ses connaissances latines, hellénistiques et hébraïques.
Le portrait du plus prestigieux Prince-Evêque liégeois sera aussi tracé avec l’aide de Léon-E. Halkin auteur de « Comment Erard de la Marck devint cardinal » et de Suzanne Collon-Gevaert qui s’intéresse plus spécialement à « Erard de la Marck et le palais des Princes-Evêques à Liège ». Erard de la Marck n’est pas le premier « de la Marck » à porter le titre de Prince-Evêque. Auparavant, il y eu Adolphe et Englebert. Le premier a régné de 1313 à 1344 et le second lui a succédé en 1345 jusqu’en 1363.

Erard voué au service de l’Eglise

Originaire d’un petit comté de Westphalie, la maison de La Marck s’est efforcée, depuis le XIème siècle d’accroître sa puissance vers l’Ouest, tout d’abord la Ruhr, ensuite le Pays de Liège, enfin la France. Cadet de la famille, né à Sedan le 31 mai 1472, Erard est destiné au service de l’Eglise qui le lui rend bien. En effet, il obtient sa première prébende à l’âge de onze ans ! Parmi ses frères aînés, Guillaume, surnommé le « Sanglier des Ardennes », assassine le 30 août 1482, le Prince-Evêque de Liège, Louis de Bourbon.

Erard obtient à l’Université de Cologne le grade de licencié en décret. A peine âgé de trente ans, Erard cumule les titres : chanoine de Trêves, chanoine de Tours, prieur commendataire de Saint-Marcel près de Châlons-sur-Saône, protonotaire et membre du Conseil du Roi de France, Louis XII, « le père du peuple ».

La vie à Liège au lendemain du sac de 1468

Durant ce temps, Liège se remet des années troublées que lui a valu le sac de 1468 par Charles le Téméraire. Charles se montre impitoyable envers la Cité Ardente. « Jamais, droit de conquête n’a été plus absolu » écrit Jean Lejeune. « Les ‘vrais Liégeois’ sont expropriés et leurs biens attribués aux ennemis du pays ou vendus au plus offrant. (…) quasi la moitié des habitants logent dans des caves ou dans les huttes. Des hommes jadis riches vivent dans des masures ».
La mort de Charles le Téméraire en janvier 1477 est une délivrance pour Liége, l’assassinat près de l’actuelle rue de la Limite de Louis de Bourbon en est une autre. Mi 1478, le Perron est rapatrié de Bruges à Liège, place du Marché. En mars 1480, les Liégeois décident de reconstruire une « Violette » plus grande. En 1482, le nouveau Prince-Evêque, Jean de Hornes – «un terrible soudard perdu de dettes » - s’empare de Guillaume de la Marck qu’il fait décapiter trois ans plus tard. Il y a dans l’air liégeois, une atmosphère de vendetta.
Toutefois ce climat s’atténue lorsqu’en 1492, la Principauté de Liège établit une politique de neutralité envers la France et Maximilien 1er, neutralité que les Puissances reconnaissent. Les dernières années du règne de Jean de Hornes – qui meurt le 18 décembre 1505 – sont marquées par un violent incendie détruisant, en quatre jours, son palais.

La Principauté de Liège très convoitée

En dépit des malheurs qui ont frappés ces dernières décennies Liège, être à la tête de la Principauté et du diocèse de Liège dont les limites excédent celles de la Principauté, suscite toujours autant la convoitise. Chacun des candidats croit qu’il peut allier le caractère et la perspicacité à même de le servir dans la spécialité locale, l’art du compromis.
L’évêque de Cambrai, Jacques de Croÿ, est convaincu de posséder ces qualités d’autant qu’il a l’appui de l’empereur Maximilien. L’autre candidat, Erard de la Marck, est le favori du pape Jules II. Ce dernier s’est fendu d’un bref dans lequel il fait part au Chapitre, de son avis personnel partagé par le roi de France, Louis XII, avis dont il ressort qu’Erard est l’homme idoine. En leur chapitre du 30 décembre 1505, les soixante chanoines de Saint-Lambert partagent cette conviction !
Dans le courant de 1506, Erard délègue à Rome, le chanoine Eustache Nyvar qui, entre autres demandes au pape concernant les diverses bulles nécessaires à l’intronisation du nouveau Prince-Evêque, déclare qu’Erard est non seulement digne de l’épiscopat mais encore du cardinalat ! Amusé, Jules II répond qu’il convient d’abord de le féliciter de l’honneur obtenu « même si l’avenir lui en réservait de plus grands ». Des bisbrouilles éclatent entre Jules II et Louis XII au sort duquel Erard est lié. Il ne recevra donc pas son chapeau de Jules II.

Toujours en quête du chapeau

L’année suivant la mort de Jules II, le Prince-Evêque Erard de la Marck toujours en quête de son chapeau contacte Jérôme Aléandre afin qu’il mette ses relations au service de son ambition suprême à laquelle ses qualités lui donnent droit. Ses autres ambitions se réalisent. En 1507, Louis XII lui accorde sur recommandation de son ami, le cardinal Georges d’Amboise – véritable chef du Royaume – l’évêché de Chartres. Le cumul ne s’arrêtera pas. En 1518, Erard obtient la commande de l’Abbaye de Saint-Michel, près d’Anvers. En 1520, il est désigné à la tête du très riche archevêché de Valence en Espagne.
Ces honneurs ne rendent pas particulièrement joyeux Erard dont la devise laisse percer un pessimisme amer ; « Votis decipimur. Tempora fallimur. Omnes mors ridet curas. Anxia vita. Nihil ! » (Nous sommes trompés par les vœux. Le temps nous fait défaut. La mort se rit de toutes les précautions. La vie est angoisse. Rien ! » Il est vrai qu’Erard n’a toujours pas son chapeau et que la reconstruction de son Palais est au point mort de par l’obstruction des Etats liégeois.

Parole de France n’est pas parole franche

Des Palais, Erard en a vu de beaux durant ses nombreux voyages à la cour de Louis XII. Durant les premières années de sa charge, il se partage entre Liège et la France (Paris, Blois, Bourges, Tours, Metz, Lyon, Saint-Germain, etc). Il participe à la quatrième guerre d’Italie. Il assiste à la victoire française à l’issue de la bataille d’Agnadel en 1509. L’art de la guerre ne l’empêche pas d’être séduit par le luxe et la richesse des palais italiens de la Renaissance.
En 1510, son ami Georges d’Amboise, archevêque de Rouen, l’invite à séjourner dans son château de Gaillon dont la construction vient de s’achever. Les deux prélats sont amis au point que le neveu d’Erard, Robert, maréchal de Florange, épousera la nièce du prélat normand.
Le 25 janvier 1515, Erard assiste en la cathédrale de Reims au couronnement du nouveau roi de France, le Valois François 1er. En juin 1516, il charge Jérôme Aléandre de se rendre à Rome en passant par Paris avant d’obtenir l’appui du roi dans sa course au cardinalat. Course que, aux dires des vaticanologues, Léon X ne va pas tarder à ouvrir . A Rome, Aléandre doit faire lobby auprès d’éminents personnages tels le cardinal Jules de Médicis (futur Clément VII), Alexandre Farnèse (futur Paul III), Pietro Bembo, secrétaire de Léon X (nommé cardinal en 1539 par Paul III). En avril 1517, Léon X livre le nom de 31 cardinaux. Dans cette liste point d’Erard de la Marck malgré l’appui déclaré de François 1er. La France a joué double jeu au profit de Mgr Antoine Bohier, archevêque de Bourges. Ulcéré, fier, irascible, Erard ne mettra désormais plus les pieds en France. Aléandre, toujours fidèle à Erard, entre, à Rome, au service de Jules de Médicis.

Enfin cardinal grâce à Charles-Quint

Le 31 octobre 1517, à Wittemberg, le moine augustin Martin Luther affiche ses « 95 thèses » prônant une réforme de l’Eglise, à l’occasion de la venue du dominicain Tetzel qui vend des indulgences afin de permettre l’achèvement de basilique Saint-Pierre à Rome. Cet affichage paraît un incident. Il va bouleverser l’Eglise en Réforme et Contre-Réforme. Il bouleversera aussi l’Europe.

Quelques mois plus tard, le 27 avril 1518, par les Traités de Saint-Trond, Erard de la Marck que l’on a pu taxer longtemps de francophile effectue une volte-face en vendant son alliance et celle de son pays à l’archiduc Charles de Habsbourg-Bourgogne, représentant l’empereur Maximilien. Ce changement d’alliance se révèle malencontreux pour la Principauté lors des guerres de rivalité entre Valois et Habsbourg, à la moitié du 16ème siècle. Ceci est une autre histoire. A court terme, Erard y voit une autre voie pour obtenir le chapeau si ardemment désiré, Hélas, Maximilien meurt le 12 janvier 1519 laissant Erard sans chapeau.
Maximilien éteint, il faut désigner à qui ira la couronne du Saint Empire romain germanique. Deux candidats en lice : le roi de France, François 1er et Charles, le jeune roi d’Espagne dont Erard est partisan. Il y a sept électeurs à convaincre. Erard ne ménage pas sa peine durant cette campagne impériale. Le 28 juin 1519, à Francfort, à l’unanimité, Charles d’Espagne est choisi. Il prend le nom de Charles-Quint.
Charles-Quint ne se montre pas ingrat et parvient à lever les préventions de Léon X à l’égard du cardinalat d’Erard de la Marck. Le 9 août 1520, Erard est promu cardinal mais « sa nomination resterait secrète quelque temps par égard pour la France » qui considère Erard son « mortel ennemi ». Le 9 août 1521, le Prince-Evêque est ouvertement présenté cardinal du titre de Saint-Chrysogone et la cérémonie publique a lieu le 9 septembre 1521.

Sus à l’hérétique

Entre-temps, fin septembre 1520, à Anvers, Erard présente Aléandre à Charles-Quint. Ils travaillent ensemble sur un texte condamnant l’hérésie. Ils reviennent à Liège et se préparent à assister au couronnement le 22 octobre 1520 à Aix-la-Chapelle, de l’Empereur Charles-Quint.
Disons encore le premier édit anti-luthérien que l’Histoire possède est un texte d’Erard de la Marck. Ce dernier participe à la Diète de Worms qui, en 1521, met Luther au ban de l’Empire.
Paradoxalement, l’Edit de Worms où l’on retrouve la patte du cardinal Erard de la Marck ne sera pas publié dans la Principauté de Liège avant 1527. Les Liégeois font valoir que leurs lois et coutumes refusent toute juridiction d’exception. En 1533, le cardinal Erard édicte officiellement la primauté de la justice civile même dans les conflits relevant de l’hérésie.
Le Prince-Cardinal joue un rôle éminent dans la lutte contre l’hérésie en faveur de la Contre-Réforme au point que le pape Paul III le nomme en 1537, « légat a latere ». Cette promotion rare signifie, en droit canon, que le pape envoie ce plénipotentiaire comme un « alter ego » pour le représenter et agir avec son autorité.

Un Palais à la mesure d’un Prince-Cardinal

Erard de la Marck a attendu quinze ans son chapeau de cardinal. Il attendra plus longtemps encore pour la reconstruction de son Palais. Ce n’est que en 1526 que les travaux s’engagent et une partie des bâtiments est mis à disposition d’Erard et de sa Cour, en 1533. Si au XX° siècle, durant de nombreuses années, le « trou de la Place Saint-Lambert » a déshonoré le Palais des Princes-Evêques, on peut dire que, au XVI° siècle, les « ruines du Palais des Princes-Evêques » ont déshonoré la Cathédrale Saint-Lambert.
Ce Palais, l’évêque, le cardinal Erard de la Marck en a rêvé, a tracé les plans dans sa tête en regardant s’édifier les châteaux de Gaillon, Blois, Amboise. Il s’appuie sur un « maître overier », Arnold van Mulcken. « Non seulement le palais devait remplir les conditions que le prélat pouvait seul fixer » note Suzanne Collon-Gevaert « mais il devait aussi répondre à ses goûts personnels qui, en matière d’architecture, étaient fort en avance sur ceux de ses contemporains, donc sur ceux d’Arnold van Mulcken, venu de Tongres dans la capitale de la principauté pour travailler dans divers sanctuaires ». Erard a beaucoup voyagé, il a été en relations avec les plus grands esprits de son temps dont Erasme. Comme le dit le proverbe « quiconque a beaucoup vu peut avoir beaucoup retenu » et le Palais d’Erard en est une merveilleuse illustration. L’ouvrage de Suzanne Collon-Gevaert montre à souhait que la folie, commune à l’humanité tout entière, est présente sur les colonnes du Palais. Erard a été inspiré par « L’éloge de la folie » d’Erasme et plus encore par « Das Narrenschiff » (« la nef des fous ») de Sébastien Brant.
Mais ce ne sont pas les seules influences. Erard, soit par Rouen et son ami Georges D’Amboise, soit par Malines et son amie Marguerite d’Autriche, marraine de Charles-Quint, a eu connaissance de l’art pré-colombien. Un art dont Albert Dürer dira : « ces choses sont plus belles que des merveilles (…) et je suis émerveillé de la subtile ingéniosité des hommes des pays lointains, et je ne saurai dire ce que j’ai ressenti là ».
Erard a tenu à faire partager aux Liégeois ces merveilles en les faisant sculpter sur les colonnes de son Palais. Il est noter que depuis 1965, plus une colonne n’est d’époque.

Il est inconvenant – le mot est volontairement faible – que les hauts magistrats de la Cité Ardente continuent d’utiliser la première cour du Palais comme un parking privé alors que sous la place Saint-Lambert, existe un parking public. Tout aussi inconvenant est l’état dans lequel se trouve la seconde cour. Le souvenir d’Erard de la Marck mérite mieux.
Pour la décoration de son Palais, Erard délègue en Italie Lambert Lombard pour choisir des œuvres d’art. Malheureusement, le 16 février 1538 le cardinal Erard de la Marck décède. Lambert Lombard ne ramènera pas ses acquisitions. Elles seront dispersées en Italie.





Pierre ANDRE